Bosnie

Radovan Karadzic reconnu coupable de génocide

L’ancien chef politique des Serbes de Bosnie-Herzégovine, a été reconnu coupable par le TPIY, de crimes de guerre, crimes contre l’humanité et génocide. Il écope de 40 ans de prison. Reportage au moment du jugement, depuis Srebrenica, et réactions

A Srebrenica, trois mères et une cinquantaine de journalistes, réunis dans la salle du Mémorial de Potocari, ont écouté en silence la longue lecture du verdict de Radovan Karadzic. Dans la vaste salle du café Alic, le plus grand de la bourgade martyre, ils n’étaient qu’une dizaine d’hommes réunis devant un téléviseur. Srebrenica semblait plus déserte que jamais en ce jour «historique» où Radovan Karadzic a été reconnu coupable de génocide pour le massacre de plus de 8000 hommes et adolescents, en quelques tragiques journées de juillet 1995.

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«En tant que commandant suprême de l’armée, Karadzic était le seul qui avait le pouvoir d’empêcher ce crime», a souligné le juge O-Gon Kwon. Sa responsabilité a également été retenue dans «l’entreprise criminelle commune» qu’a représentée le long siège de Sarajevo, ainsi que dans la prise en otages de Casques bleus de l’ONU, en mai 1995. Enfin, la Cour a reconnu Radovan Karadzic coupable de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité contre la population non-serbe de 20 communes de Bosnie-Herzégovine, sans retenir toutefois la qualification de «génocide» pour les faits commis dans les sept communes de Bratunac, Foča, Ključ, Prijedor, Sanski Most, Vlasenica et Zvornik. Il écope ainsi de 40 ans de prison.

Psychiatre, poète et criminel de guerre

Psychiatre, poète, dirigeant nationaliste, criminel de guerre, et finalement, au cours de sa longue cavale, «bon docteur» spécialisé en médecines alternatives… Qui est donc Radovan Karadzic? L’homme est né en 1945 à Petnica, un village reculé du nord du Monténégro. Il a été bercé par les légendes épiques que chantent les guslari, les poètes traditionnels, et les souvenirs de la guerre mondiale qui venait de s’achever. Sa famille s’installe en 1960 à Sarajevo, où le jeune homme entreprend des études de médecine et se spécialise en psychiatrie. Radovan Karadzic ne s’engage pas en politique avant l’éclatement de la Yougoslavie, mais écrit des vers, sombres, hantés d’images de guerre et de destruction, qui ne lui valent guère que les sarcasmes des intellectuels de la capitale bosnienne.

En 1990, il forme la branche bosnienne du Parti démocratique serbe (SDS), créé en Croatie par un autre médecin psychiatre, Jovan Raskovic. Ce parti s’impose comme le représentant de la communauté serbe de Bosnie-Herzégovine lors des premières élections pluripartites de 1991. Alors que la Yougoslavie fédérale est en train d’éclater, le député Karadzic s’oppose fermement à toute idée d’indépendance de la Bosnie. Solennellement, il met en garde les autres communautés du pays, les Bosniaques musulmans et les Croates: s’ils se rallient à cette option, le pays sombrera dans une guerre terrible.

Politique de «nettoyage ethnique»

Radovan Karadzic, fort du soutien du régime de Belgrade et des unités de l’Armée populaire yougoslave transformées en «Armée de la République serbe de Bosnie-Herzégovine», mit ses promesses à exécution. Devenu Président de cette «République» auto-proclamée après que la Bosnie a, elle-même, proclamé son indépendance, il devient chef de guerre, inspirant et dirigeant la politique de «nettoyage ethnique», c’est-à-dire d’expulsion des populations non-serbes. Orateur plus que stratège, il s’oppose à tous les plans de paix internationaux et, même s’il n’a pas joué un rôle direct dans les opérations militaires – placées sous la conduite du général Ratko Mladic, lui aussi en cours de jugement devant le TPIY de La Haye – il est inculpé, le 16 novembre 1995 par le TPIY.

Durant deux ans, Radovan Karadzic a pourtant continué à occuper ses bureaux de Pale, la «capitale de guerre» des Serbes de Bosnie-Herzégovine, sur les hauteurs surplombant Sarajevo, sans être inquiété par les forces internationales présentes dans le pays. En 1997, il bascule néanmoins dans une longue clandestinité, au cours de laquelle toutes les hypothèses ont couru: se cachait-il dans un monastère? A Belgrade? En Grèce? A Moscou? Il a finalement été arrêté dans un autobus de Belgrade, le 20 juillet 2008.

Méconnaissable, arborant barbe et longue crinière blanche, il était devenu le «Docteur Dabic», spécialiste en médecines alternatives. Chroniqueur de la revue Zdrav Zivot («La vie saine»), il exerçait dans une clinique privée, et aucun de ses patients ne l’a jamais reconnu… Dès sa première comparution devant le TPIY, il a choisi d’assurer lui-même sa défense, rejetant point par point les arguments de l’accusation: selon lui, les opérations de nettoyage ethnique n’étaient que de simples «déplacements de population»; aux crimes commis par les forces serbes de Bosnie, il opposait ceux des autres belligérants.

«Ce procès ne va rien changer»

Dans les couloirs déserts de la mairie de Srebrenica, Muhizin Omerovic lâche: «Ce procès ne va rien changer. Des milliers de familles ont été déchirées, j’ai perdu mon père, notre pays ne fonctionne pas… De ce point de vue, Monsieur Karadzic a gagné depuis bien longtemps. La Bosnie-Herzégovine a été sacrifiée avec la complicité de la communauté internationale».

Nous avons bien d’autres problèmes, à commencer par celui de la survie quotidienne.

Longtemps réfugié en Suisse et désormais chargé du développement économique de la ville, Muhizin Omerovic ne cache pas son énervement: «Toutes les organisations internationales présentes en Bosnie avaient fermé leurs bureaux à 11 heures, comme s’ils craignaient que nous reprenions la guerre à cause du verdict… Les tribus bosniaques contre les tribus serbes… En réalité, nous avons bien d’autres problèmes, à commencer par celui de la survie quotidienne. J’ai passé ma journée à travailler avec mon collègue serbe. La vie normale doit bien se poursuivre malgré le procès.»


Réactions: «Un jour historique» selon Ban Ki-moon

La condamnation de Radovan Karadzic marque «un jour historique pour les peuples de la région et au-delà, ainsi que pour la justice internationale», a estimé jeudi le secrétaire général de l'ONU Ban Ki-moon. Ce verdict «envoie un signal fort à tous ceux qui sont en position de responsabilité, leur indiquant qu'on leur demandera des comptes pour leurs actes», a-t-il ajouté, cité par un porte-parole.

Le Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l'homme Zeid Ra'ad Al Hussein a qualifié jeudi le verdict d'«extrêmement important»: «Le déguisement utilisé par M. Karadzic pendant ses 14 années de fugue a été retiré, le verdict prononcé aujourd'hui lève le voile qui dissimulait ses manipulations politiques, et le révèle tel qu'il était: l'architecte d'actes de destructions et de meurtres à grande échelle», a poursuivi Zeid Ra'ad Al Hussein.

L'opposition syrienne, regroupée dans le Haut Comité des négociations, a jugé depuis Genève que le verdict donne «l'espoir», que la justice internationale poursuivra «les grands criminels» en Syrie.

Cette condamnation est «le plus important verdict depuis Nuremberg», a réagi Bakir Izetbegovic, membre musulman de la présidence collégiale bosnienne. «Des crimes ont été préparés et commis de manière organisée et systématique. Des centaines de milliers de personnes ont été chassées, et les traces de leur culture et de leur religion ont été effacées. Il s'agit du plus important verdict depuis Nuremberg», a déclaré Bakir Izetbegovic lors d'une conférence de presse à Sarajevo.

Amnesty a aussi salué le jugement.

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