terrorisme

Comment les terroristes qui ont attaqué Paris et Bruxelles ont déjoué la surveillance policière 

Il s'agissait bien d'un même réseau terroriste franco-belge, dont le projet initial semble avoir été de répliquer à Bruxelles le lundi de Pâques, les attaques de Paris. Pourquoi n'avaient-ils pas été repérés? Eléments de réponse.

Pourquoi Salah Abdeslam, arrêté vendredi soir à Molenbeek, n'avait-il été interrogé que deux fois par les policiers belges avant les attentats de mardi matin à Bruxelles? Comment est-il possible, comme le révèlent ce vendredi les médias belges, que l'indication de la planque utilisée par le fugitif alors le plus recherché d'Europe ait figuré dans un rapport de la police de la ville de Malines sans qu'aucune suite ne soit donnée? Comment expliquer qu'Ibrahim El Bakraoui, gangster endurci condamné en 2010 à neuf ans de prison pour avoir tiré sur des policiers après un braquage en plein coeur de Bruxelles, ait pu bénéficier d'une liberté conditionnelle, puis se rendre à la frontière syrienne d'où la police turque l'a expulsé vers les Pays-bas en juillet 2015?

Toutes ces questions sont, une semaine après l'arrestation d'Abdeslam, au coeur de l'enquête sur ces commandos qui faisaient bien partie d'un même réseau terroriste, actif en Belgique et en région parisienne. Deux individus au moins ont trempé directement dans les attentats du 13 novembre et du 22 mars: Salah Abdeslam et l'artificier présumé Najim Laachraoui, mort lui en kamikaze à l'aéroport de Bruxelles. Cinq membres de ces commandos parisiens et bruxellois sont encore officiellement recherchés, dont Mohamed Abrini, l'homme vu en compagnie d'Abdeslam près de Paris le 11 novembre, lui aussi considéré comme un possible spécialiste en explosifs.

Ils faisaient partie d'un même réseau. Au moins deux d'entre eux, le rescapé aujourd'hui détenu Salah Abdeslam et l'artificier présumé Najim Laachraoui, mort en kamikaze à l'aéroport de Bruxelles, avaient participé aux attentats parisiens du 13 novembre. Deux membres de ces commandos parisiens et bruxellois sont encore officiellement recherchés, dont Mohamed Abrini, l'homme vu en compagnie de Salah Abdeslam près de Paris le 11 novembre, lui aussi considéré comme un possible spécialiste en explosifs.

Retour sur les révélations de l'enquête, après les tragiques attentats de l'aéroport et du métro de Bruxelles qui ont causé la mort de 31 personnes et fait prés de 300 blessés. Ceci, alors que l'instigateur d'un projet d'attentat parisien a été arrêté jeudi à Argenteuil, au nord de Paris.

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■ Que sait-on de l'opération de police menée jeudi à Argenteuil, près de Paris?

Cette opération policière de grande ampleur, qui a entraîné le bouclage de tout un quartier dans cette ville de la banlieue nord de Paris, serait consécutive à l'arrestation d'un homme, de nationalité française, qui «évoluait au sein d'un réseau terroriste résolu à attaquer la France», selon le ministre français de l'intérieur Bernard Cazeneuve. Aucun élément tangible ne le relierait aux attentats du 13 novembre et du 22 mars, mais il est possible que la police taise des informations. Selon le ministère, 75 personnes ont été interpellées en France depuis le début 2016, dans le cadre de l'état d'urgence toujours en vigueur. 37 ont été mises en examen et 28 incarcérées. En Belgique, douze personnes sont aujourd'hui inculpées et neuf, dont Salah Abdeslam, sont sous les verrous.


■ Peut-on parler d'un même réseau terroriste franco-belge responsable des deux attaques?

Oui. Quatre jours après les attentats survenus à Bruxelles mardi, les liens sont avérés entre les trois kamikazes bruxellois identifiés aujourd'hui décédés - Ibrahim et Khalid El Bakraoui et Najim Laachraoui - et les «meneurs» des trois commandos parisiens (Stade de France, Bataclan et terrasses des cafés): Abdelhamid Abaaoud (tué le 18 novembre lors de l'assaut policier de Saint-Denis) et Salah Abdeslam (interpellé vivant le 18 mars dans l'après-midi et pour l'heure détenu dans un pénitencier de Bruges). Six personnes ont encore été interpellées à Bruxelles jeudi soir. 

Outre les liens de voisinage et d'amitié entre plusieurs de ces individus de nationalités belge et française, qui tous ont grandi à Bruxelles dans les quartiers voisins de Molenbeek (Abaaoud, Abdeslam, Abrini) et Schaarbeek (Lachraoui, les frères Bakraoui), trois faits témoignent de leur complicité meurtrière.

La cellule islamiste de Verviers (à l'est de la Belgique) avait été démantelée en janvier 2015 après l'attentat contre Charlie Hebdo Reuters / © Francois Lenoir / Reuters

Le premier tourne autour d'Abaaoud, le plus endurci de tous, connu pour avoir enrôlé son frère de 13 ans dans le djihad syrien et pour s'être affiché, en Syrie, dans une vidéo en train d'exécuter des prisonniers de l'Etat islamique en les tirant derrière un véhicule. Ce Belge de 28 ans, tué par la police française trois jours après avoir conduit les attentats du 13 novembre, était bien le pivot du groupe, qu'il avait semble-t-il constitué à son retour de Syrie à une date floue, dans le courant 2014. Il avait aussi des liens avec la cellule islamiste de Verviers (à l'est de la Belgique), démantelée en janvier 2015 après l'attentat contre Charlie Hebdo. Abaaoud relie tous ces commandos. L'autre lien entre les deux équipes est évidemment Salah Abdeslam, présent le 13 novembre à Paris puis traqué durant quatre mois à Bruxelles où ce réseau l'a protégé et aidé. 

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La seconde preuve de l'imbrication de ces différentes équipes terroristes est la participation active de plusieurs des kamikazes morts à Bruxelles aux attentats parisiens. Côté logistique, les frères Bakraoui ont loué à leurs noms des planques utilisées par les commandos qui ont déferlé sur Paris. Najim Lachraoui, dont l'ADN a été retrouvé sur les ceintures d'explosifs utilisées dans la capitale française, semble lui avoir confectionné une partie des bombes au TATP, utilisées à Paris et Bruxelles. Cet explosif à base d'acétone et d'eau oxygénée, baptisé «La mère de Satan» par l'Etat islamique, a été retrouvé en grande quantité dans l'ultime refuge des kamikazes bruxellois à Schaarbek, rue Max Roos. Laachraoui et l'homme tué par les policiers belges le 15 mars à Forest, l'Algérien Mohamed Belkaïd avaient par ailleurs expédié en urgence de l'argent le 17 novembre depuis un bureau Western Union bruxellois à la cousine d'Abdelhamid Abaaoud, tuée avec lui à Saint Denis où elle lui avait obtenu un hébergement. 

Troisième preuve qu'il s'agissait d'une même équipe, et c'est l'élément le plus effrayant: l'objectif du commando bruxellois était semble-t-il de commettre dans la capitale belge le lundi de Pâques, des attentats similaires à ceux de Paris. D'un côté des attaques suicides, de l'autre une fusillade aveugle. Leurs plans semblent avoir changé en raison de l'arrestation de Salah Abdeslam, qui a précipité leur passage à l'acte. 


■ Ce réseau islamiste radical responsable de 160 morts est-il aujourd'hui démantelé, ou en voie de l'être?

C'est très difficile à dire. Au lendemain de l'arrestation d'Abdeslam vendredi dernier, les policiers belges et français croyaient avoir vraiment pris l'avantage. Mais ce succès a déclenché une nouvelle vague d'horreur, sans que les forces de l'ordre pourtant massivement déployées à Bruxelles puissent l'empêcher. Beaucoup plus grave, les révélations survenues depuis le 22 mars démontrent que de nombreuses bévues policières ont été commises ces dernières années, surtout en Belgique, permettant à plusieurs de ces individus identifiés comme dangereux, voire même signalés comme recrues potentielles de l'Etat islamique, de circuler sans être inquiétés entre Bruxelles et Paris.

[Mise à jour 11h17. La dernière bévue en date - et pas la moindre - a été révélée ce matin par le quotidien belge La Dernière Heure. Un policier de Malines, une commune voisine de Bruxelles, connaissait l’adresse de Salah Abdeslam à Molenbeek. Le 7 décembre, il la mentionne dans un rapport confidentiel destiné à la cellule antiterroriste de la police judiciaire fédérale de Bruxelles. Le rapport confidentiel n’aura jamais été transmis].

Incroyable parcours des frères El Bakraoui

Le premier élément est l'incroyable parcours des deux frères Ibrahim et Khalid El Bakraoui, connus pour être des gangsters endurcis, condamnés respectivement en 2010 et 2011 à neuf et cinq ans de prison.... et capables de se jouer de la surveillance policière pour monter l'attentat le plus meurtrier jamais commis en Belgique. La polémique la plus forte concerne Ibrahim, 29 ans, que les services de police turcs ont arrêté à Gaziantep, à la frontière syrienne, en juillet 2015 car il portait apparemment sur lui des traces de poudre, avant de le renvoyer aux Pays Bas où il résidait en notifiant aux services européens sa «dangerosité».

Résultat: rien, apparemment faute de preuves et parce que le nom de ce voyou qui n'avait pas hésité à tirer sur des policiers à l'issue d'un braquage en 2010, ne figurait pas sur les listes d'islamistes radicaux recherchés! Les ministres belges de la justice et de l'intérieur ont, mercredi soir, donné leur démission qui a été refusée à la suite de ces informations. Tout est dit à travers ce cas Bakraoui: l'incroyable liberté conditionnelle accordée à un homme qui avait fait feu sur les policiers, sa fuite de Belgique sans laisser d'adresse, l'absence de recherche, son départ vers la Syrie puis son retour en Europe sans éveiller les soupçons.

Seconde raison d'être inquiet. Deux hommes sont toujours activement recherchés: Mohamed Abrini, vu avec Abdeslam le 11 novembre à Paris et soupçonné aussi d'être un possible artificier, et un autre homme dont l'identité n'a pas été révélée. Ce dernier pourrait être le fameux «homme au chapeau» sur la vidéo de l'aéroport de Bruxelles, seul suspect à s'être à priori échappé. Un troisième homme a été arrêté mercredi matin à Anderlecht, près de Bruxelles, et son identité n'est pas encore connue.

S'ajoute à cela la leçon des quatre mois de cavale de Salah Abdeslam: ce dernier a été couvert, protégé, accueilli, caché, à proximité du domicile de Molenbeek où il avait passé son enfance. La géographie de la nébuleuse islamiste radicale à l'oeuvre en Belgique et en France semble encore loin d'être totalement cartographiée. 


■ La Belgique, avec son «Molenbeekistan» a-t-elle été dépassée par une menace islamiste sur laquelle ses dirigeants ont fermé les yeux?

A ce stade, la réponse est plutôt oui. La démission (refusée) des ministres de la justice et de l'intérieur au lendemain des attentats en dit long sur le malaise ambiant au sommet de l'Etat belge. En permanence secouée par les querelles institutionnelles entre francophones et néerlandophones, l'Etat fédéral belge est, depuis des années, en voie d'affaiblissement constant, accru par la paupérisation des moyens accordés à l'armée, à la justice et à la police. Ce n'est pas un hasard si 400 millions d'euros pour l'anti-terrorisme ont été débloqués en urgence à la mi-novembre par l'actuel gouvernement de droite, et si la loi sur les perquisitions a été modifiée, autorisant celle-ci 24 heures sur 24, alors qu'elles ne pouvaient pas auparavant avoir lieu entre 23 heures et 5 heures du matin. On se souvient que peu de temps après les attentats parisiens, la presse avait affirmé que Salah Abdeslam avait profité de ce délai légal pour s'échapper de l'une de ses planques à Molenbeek.

Mais si la Belgique a été dépassée, l'Union européenne et l'Espace Schengen le sont aussi. Un seul exemple, donné par le ministre français de l'intérieur le jour de l'arrestation de Salah Abdeslam: les fichiers nationaux sur la grande criminalité ne semblent toujours pas connectés au Système d'informations Schengen (SIS) sur lesquels s'appuient les polices des frontières, y compris en Suisse. Autre problème: la disparité criante des moyens policiers et judiciaires accordés à l'anti-terrorisme dans des pays comme la France ou le Royaume Uni, et d'autres Etats membres bien moins dotés et jusque-là peu confrontés à la menace... La Belgique, rappelons-le, n'a pas de parquet antiterroriste dédié. L'un des juges d'instruction en charge du réseau de Molenbeek est aussi celui qui s'occupe de l'affaire UBS depuis l'inculpation de la banque helvétique pour fraude fiscale dans ce pays en février 2016. Alors qu'en France, depuis le 13 novembre, 22 magistrats sont à plein temps sur ces affaires et que l'état d'urgence a produit près de quatre mille perquisitions.

Radio d'une personne blessée à Bruxelles. Les bombes utilisées contenaient des clous et du TATP, un explosif à base d'acétone et d'eau oxygénée baptisé «La mère de Satan» par l'EI EPA / STRINGER

Plusieurs points sont heureusement positifs: le premier est le caractère rudimentaire des attentats de Paris et Bruxelles, bien coordonnés, très meurtriers, mais peu sophistiqués, ce qui démontre la férocité des tueurs, mais aussi leur logistique et leurs moyens limités, du moins jusque-là. «Salah Abdeslam n'est pas un nouvel Oussama Ben Laden !» expliquait ces jours-ci un enquêteur belge. Second point: la pression mise sur les communautés musulmanes pourraient délier les langues et permettre enfin le ratissage qui n'a jamais eu lieu, dans ces quartiers gangrénés par l'islamo-gangstérisme. Il faut aussi noter que l'appartement des kamikazes de l'aéroport a été retrouvé à Bruxelles grâce aux informations données par le chauffeur de taxi qui les avait conduit, preuve que les informations cruciales remontent...

Deux nuances sont néanmoins apportées par les spécialistes. Le fait que Salah Abdeslam - qui demanderait maintenant à être extradé au plus vite vers la France - soit vivant, peut devenir difficile à gérer en raison des risques de représailles de ses ultimes comparses. Et beaucoup estiment que plus l'Etat islamique sera frappé dans les territoires qu'il contrôle en Syrie et en Irak (une offensive a lieu actuellement pour reprendre Palmyre et Mossoul), plus il sera tenté de lancer des actions suicides en Europe car les volontaires pour ce type d'attaques martyres ne manquent pas dans ses rangs. L'utilisation répétée du mot «guerre» dans la lutte asymétrique contre le terrorisme n'est pas toujours appropriée. Mais à l'évidence, la menace létale sur le continent européen reste à son niveau maximum.

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