monuments de l’énergie (3/6)

La force cachée des déchets biodégradables

Le biogaz pourrait représenter 10% de l’énergie consommée en Suisse. Mais on est encore loin du compte. A Lavigny, sur La Côte vaudoise, une usine de méthanisation fait figure de modèle romand

Luc Germanier évoque presque un être vivant. Un être qui digère et pour qui il faut composer «le bon menu» pour qu’il se sente en forme et produise un maximum de gaz. Du biogaz d’excellente qualité, «meilleur que celui de Russie», dit-il sourire en coin, composé à 99% de méthane et qui sera transformé en carburant pour les véhicules à gaz. Luc Germanier est loin d’être un écolo idéaliste de la première heure. Ancien député radical, paysagiste de formation, il se présente toutefois comme un «écorecycleur» tout en étant à la tête de l’entreprise qui porte son nom.

Depuis 1992, Germanier Ecorecyclage SA exploite la compostière régionale de Lavigny sur La Côte vaudoise. Mais depuis peu, on produit sur le site du biogaz. Accolé à la grande halle de réception des déchets organiques où ces derniers sont préparés, le digesteur. Un imposant cube de métal contenant 1000 m3 d’une boue humide qui y transite en permanence en vingt jours.

C’est le ventre du système. Là où tout se joue, là où se mélangent les matières compostables préalablement triées et broyées. C’est de là que le gaz va naître suite à la décomposition de la matière – aidée par des bactéries ajoutées. Il en résulte une matière d’apparence peu ragoûtante, que l’entreprise Germanier bichonne pourtant avec passion en la maintenant à température idéale (54°C), en l’arrosant avec de l’eau récupérée en amont du processus, en la remuant lentement pour aider la remontée du gaz qui s’en va former au sommet de l’inquiétante masse boueuse le précieux «ciel gazeux» qu’il s’agira ensuite de cueillir. Le site de Lavigny peut produire ainsi l’équivalent gazeux d’un million de litres de carburant en une année. Grâce à des biodéchets issus du jardin ou de la cuisine.

C’est en théorie tellement simple et si facile que l’on se demande pourquoi cette technique n’essaime que depuis peu. Peut-être parce que l’installation de méthanisation de biodéchets de Lavigny est une petite merveille de technologie. Si le processus naturel est simple, sa fabrication industrielle requiert du matériel de pointe et un investissement important: 11 millions pour le site de Lavigny. Et certains s’y sont cassé les dents. A Genève et Villeneuve, la technique utilisée n’a pas donné de bons résultats. Celle reprise par l’entreprise Germanier donne satisfaction et sert désormais d’exemple pour d’autres projets en Suisse romande (lire ci-contre).

«Là, regardez, ça c’est très bon pour nous.» Luc Germanier se saisit d’un sac compostable caché au beau milieu d’un amas de feuilles et de branches livré par la commune de Renens. Il provient d’un ménage privé. A l’intérieur, des épluchures de légumes et de fruits, derniers témoins d’un récent repas. Ce mélange d’un peu de tout, c’est le gage d’une bonne production de gaz. Et ce sac compostable est le signe encourageant d’un ménage qui a pris soin de trier ses déchets végétaux dans une commune qui permet de le faire.

«Le plus grand défi, c’est de réussir à changer les habitudes des gens, dit Luc Germanier. Les personnes individuelles mais également les communes. Il faut convaincre ces dernières d’organiser le ramassage des déchets compostables en faisant du porte-à-porte alors qu’un certain nombre de communes ont précisément arrêté ce type de récolte.» Le territoire de l’entreprise Germanier va de l’Ouest lausannois à la région nyonnaise. On y trouve des dizaines de communes avec des réalités très différentes. Plus elles sont urbanisées, plus c’est facile de les convaincre. Pourtant, les arguments ne manquent pas. Outre le côté écologique, l’aspect économique est non négligeable. Pour incinérer des ordures, les communes paient 200 francs la tonne. Les déchets compostables ne coûtent que 100 francs la tonne à la commune qui la livre. Avec parfois plus d’un tiers de déchets compostables dans un sac-poubelle, le calcul du potentiel d’économies est vite fait.

Il faut malgré tout convaincre. Et Luc Germanier sait ce que cela représente. «Il a fallu prouver à mes partenaires que je ne suis pas un doux rêveur. Et je vous assure que cela demande une certaine foi.» Après plus de huit mois de fonctionnement, l’installation de Lavigny se porte bien. Vingt mille tonnes sont en voie d’être traitées en une année, soit 60% de la capacité maximale (30 000 tonnes).

En plus du gaz, directement injecté grâce à la société Cosvegaz SA dans le réseau régional pour devenir du carburant destinés aux véhicules fonctionnant grâce à ce carburant, Germanier Ecorecyclage produit également du compost. Après son passage dans le disgesteur, le sous-produit solide qui en résulte – appelé digestat – est mélangé à des matières compostables plus grossières – comme des branches – et de l’eau, toujours récupérée du processus. Au final, du compost vendu en grande partie auprès d’agriculteurs.

Luc Germanier n’est pas peu fier de préciser que dans le processus qu’il chapeaute, rien ne se perd. Tout se récupère. Et l’énergie nécessaire pour faire fonctionner l’ensemble de l’installation est évidemment bien inférieure à l’énergie produite. Avec un mètre cube de matière compostable, on produit l’équivalent de 67 litres de carburant, alors qu’il en faut 17 pour la production, assure le patron des lieux. Gain: 50 litres. Et du compost d’une remarquable qualité.

Demain: le projet hydroélectrique du Nant-de-Drance, à Emosson (VS)

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