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Stephan Tual: «Ethereum, c’est le Web sans les serveurs»

La start-up applique la technologie algorithmique du bitcoin au-delà d’un usage monétaire. Et donc de l’étendre à toute sorte d’applications et de services: rédaction de contrats numériques, vote électronique, covoiturage, réservations d’hôtels... Le tout dans un écosystème décentralisé qui ne dépend pas de la compétence d’une autorité centrale, d’un gouvernement ou d’une entreprise. Stephan Tual, son porte-parole, nous explique les bienfaits d’une Toile décentralisée, plus simple et plus sûre

«Ethereum, c’est le Web sans les serveurs»

Cryptographie La start-up applique la technologie algorithmiquedu bitcoin au-delà d’un usage monétaire

Stephan Tual, son porte-parole, nous explique les bienfaits d’une Toile décentralisée, plus simple et plus sûre

C’est une révolution technique qui ambitionne de changer la face du Web grâce à la cryptographie. Et avec elle, nos modes de consommation et d’interaction en ligne. Ce bouleversement a un nom: Ethereum. Une start-up fondée à l’été 2014 qui étudie les potentialités des protocoles de cryptage au-delà d’un usage purement monétaire. En d’autres termes, ce que la monnaie virtuelle bitcoin est à l’argent, l’ether (la devise électronique d’Ethereum) l’est pour tout le reste.

Le système développé par Ethereum fonctionne comme la quasi-totalité des crypto-monnaies. A l’instar du bitcoin. Pour rappel, cette monnaie virtuelle s’échange de gré à gré via des plateformes internet contre des devises réelles. Sa gestion évolue dans un système décentralisé. Aucune banque, donc, ni billet. L’argent est créé en résolvant des algorithmes par un logiciel, dont la puissance de calcul est partagée en réseau. La communauté gère les transactions et la création de la monnaie. Personne ne possède, ni ne contrôle le bitcoin.

Avec Ethereum, il s’agit ni plus ni moins d’utiliser cette technologie algorithmique pour l’étendre à toute sorte d’applications et de services: rédaction de contrats numériques, vote électronique, covoiturage, réservations d’hôtel… Le tout dans un écosystème décentralisé qui ne dépend pas de la compétence d’une autorité centrale, d’un gouvernement ou d’une entreprise.

Ethereum est né fin 2013 dans le cerveau de Vitalik Buterin, un jeune Canadien d’origine russe de 19 ans qui s’entête alors à créer sa propre devise virtuelle: l’ether. A l’été 2014, l’engouement pour son projet est tel que Vitalik parvient à lever plus de 18 millions de dollars. A terme, il veut faire d’Ethereum «la colonne vertébrale» d’une multitude de «cyberentreprises autonomes et décentralisées». Comment?

Pour le savoir, Le Temps a rencontré Stephan Tual, 37 ans et porte-parole d’Ethereum. Ce Normand exilé à Londres depuis 11 ans était hier l’invité de la conférence Nipconf à l’EPFL. L’occasion pour ce «techno-enthousiaste» d’esquisser les contours d’un Web plus simple, plus sécurisé. Et surtout décentralisé.

Le Temps: Depuis sa création, Ethereum suscite l’engouement car ce système ouvre de nouvelles potentialités au Web. Concrètement, c’est une plateforme? Une technologie? Une crypto-monnaie?

Stephan Tual: Ethereum, c’est le Web sans les serveurs web. Plus spécifiquement, c’est un langage de programmation, une plateforme sur laquelle la communauté est invitée à développer des applicatifs et des services distribués sur un réseau impossible à corrompre et à pirater, car sa sécurité est garantie par des protocoles cryptographiques. En d’autres termes, il s’agit d’appliquer la technologie du bitcoin au-delà d’un usage strictement monétaire.

– C’est-à-dire?

– Dans le cas du bitcoin, nous oublions qu’il s’agit d’abord d’une technologie. Son statut de monnaie virtuelle n’est qu’un des applicatifs possibles. En fait, les crypto-monnaies [outre le bitcoin, il en existe près d’un millier] fonctionnent sur la base d’un protocole de programmation dont on peut faire divers usages; des transactions monétaires [tel le bitcoin], mais aussi la rédaction de contrats numériques dont la sécurité est assurée par ce protocole de programmation. Et cela dans un écosystème décentralisé, donc soumis à aucune réglementation juridique, politique ou commerciale.

– Donc, vous vous apprêtez à supprimer l’ensemble des intermédiaires entre deux internautes?

– On peut le voir comme cela. Ethereum vise à bâtir un Web où les intermédiaires entre les clients et les services qu’ils recherchent n’existent plus. Si je veux, par exemple, conclure un contrat numérique avec vous, pourquoi est-ce que j’aurais besoin d’un avocat pour cela? Mettons-nous d’accord sur les modalités de ce contrat. Dans l’infrastructure d’Ethereum, celui-ci n’est pas modifiable ou falsifiable puisque sa sécurité est garantie par un protocole cryptographique. On s’économise des frais d’avocat tout en gagnant en sécurité. Cette idée peut s’appliquer à d’autres services comme les réseaux sociaux, les sites de financement participatif (Kickstarter ou Wemakeit), eBay, Airbnb… Nous résolvons plusieurs problèmes actuels au Web.

– Par exemple?

– Les problèmes inhérents à l’économie de partage. Prenez Uber [le service de taxi financé par Google] ou Airbnb [le service de partage de logements]. Tous deux se prennent 10 à 15% de commission sur chaque transaction juste pour mettre deux personnes en contact. Respectivement un individu et un chauffeur, un touriste et le locataire d’un appartement. A-t-on vraiment besoin d’un intermédiaire pour commander un taxi ou louer un logement pour ses vacances? Non. De plus, en tant qu’utilisateurs, nous n’avons aucun contrôle sur la manière dont ces services gèrent nos données (cartes bancaires, adresses, trajets effectués, etc.). Des initiatives comme Ethereum vont forcer certains marchés à se réinventer.

– Avec l’érosion de la neutralité d’Internet et du pouvoir grandissant des grandes entreprises de la Silicon Valley, il y a ce sentiment que les promesses initiales du Web – en tant que réseau décentralisé et libre – n’ont pas été tenues. Ethereum ambitionne-t-il de renverser la vapeur?

– Oui, car aujourd’hui, les internautes en ont marre d’être contraints de faire confiance à des entreprises et des gouvernements pour utiliser le Web. Il n’y a pas une semaine sans qu’éclatent de nouvelles affaires de piratage de données des utilisateurs. Snapchat, Dropbox, JPMorgan, Royal Bank of Scotland… Nous confions beaucoup trop de choses à des intermédiaires incapables d’en garantir la sécurité. Un système décentralisé, géré par un protocole cryptographique nous permet de ne plus faire confiance à l’humain, mais aux mathématiques. C’est optimal.

– Mais pour qui? Parvenez-vous à susciter un intérêt au-delà d’un cercle d’initiés?

– C’est notre défi d’arriver à démocratiser cette technologie. En Allemagne, plusieurs entreprises actives dans les smart grids sont séduites par les potentialités offertes par Ethereum. Dans d’autres secteurs aussi. IBM, par exemple, utilise notre code pour développer son programme Adept qu’elle utilise pour ses recherches sur l’Internet des objets. Ethereum est une plateforme open source. C’est donc idéal si des grands groupes utilisent notre technologie.

– Revenons à Uber et Airbnb. Le premier fait polémique en Allemagne, les sociétés locales de taxi craignant une concurrence déloyale. L’autre à New York, où les hôteliers se rebiffent. Est-il vraiment imaginable de se substituer à une autorité centrale ou une législation?

– Oui, et cela implique un changement des mentalités. Les régulations empêchent l’innovation. Les habitudes des internautes changent, les lois aussi. Je suis donc optimiste. Si Uber était décentralisé, tous les chauffeurs de taxi du monde seraient propriétaires de parts dans cette vaste entité dont l’autorité serait virtuelle et gérée par la communauté. Tous auraient donc intérêt à ce que le système fonctionne. Tout le monde serait gagnant.

– Alors, pourquoi ne pas décentraliser l’intégralité des services web du monde?

– Tout simplement parce que la puissance de calcul nécessaire aux machines [aussi appelé «le minage»] a un coût financier et énergétique. Dans ce système décentralisé, il faut rétribuer les ordinateurs qui concourent à la sécurité du réseau. Plus on a d’informations partagées, plus cela nécessite d’augmenter la capacité de calculs des machines. En termes d’énergie électrique, cela coûte cher. Donc, si nous devions imaginer la décentralisation de l’ensemble des services web du monde, cela nécessiterait que tous les ordinateurs de notre réseau soient de la taille de tous les centres de données du monde réunis. C’est impossible.

– En vous attaquant à de si gros acteurs du marché, n’avez-vous pas peur de subir quelques résistances?

– La seule résistance est venue de notre propre communauté qui voyait dans l’ether un moyen de tuer le bitcoin. Au contraire. Notre but est d’aller plus loin, c’est-à-dire d’appliquer cette technologie au-delà d’un usage purement monétaire. Ethereum, c’est un grand saut dans le développement du Web 3.0.

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