Récit

«J’ai honte d’être banquier»

Des gérants de fortune passent l’essentiel de leur temps à «nettoyer» leur clientèle non-déclarée. Au-delà du travail ingrat de «trahison», ils se rendent compte que ce sont eux, ensuite, qui n’auront plus de perspectives. Pour certains, la reconversion a commencé

Adrien* se voit comme un rescapé, un «miraculé» même. Comme des dizaines d’autres, ce banquier genevois gérait la fortune de clients de pays limitrophes, dont des Français, pour une grande banque de la place. Avant de se transformer en «nettoyeur» impitoyable de portefeuilles non déclarés.

Tout a commencé il y a environ trois ans. Les unes après les autres, les banques réalisent qu’elles doivent pousser leurs clients à se mettre en règle face à leurs autorités fiscales. Faute de quoi, ce seront elles qui se retrouveront en délicatesse avec les autorités étrangères. Adrien s’est ainsi trouvé au cœur des transformations de la place financière. La Suisse a alors renoncé à la distinction entre l’évasion et la fraude fiscales, et l’affaire UBS aux Etats-Unis est en train de mettre à bas le secret bancaire. «Avant même que le cadre réglementaire change pour tenir compte de cette nouvelle réalité, les banques ont spontanément changé leur pratique et pris des mesures pour se protéger», explique Adrien.

C’était des mises à mort pures et simples, car nous ne pouvions leur offrir aucune alternative pour fuir

Des mesures? Donner l’ordre aux responsables de la clientèle privée de pousser les titulaires de compte à se déclarer. Ou à quitter l’établissement. Parfois selon des critères de taille et de fortune, les petits comptes devenant les plus urgents à fermer. Pour cela, chaque client doit être contacté personnellement, dans des conditions plus ou moins tendues. «C’était des mises à mort pures et simples, car nous ne pouvions leur offrir aucune alternative pour fuir. Pourtant, c’est parfois ce qu’ils souhaitaient car ils craignaient des poursuites pénales, suivant la dureté de leurs autorités fiscales», poursuit le banquier, toujours dépité et amer à l’idée d’avoir «trahi». D’autant que «nous ne pouvions rien faire pour eux, si ce n’est leur donner le nom d’un cabinet d’avocats pour prendre en charge la procédure de régularisation», ajoute Antoine*.

«J’ai honte du métier que je fais», avoue ce trentenaire

Alors qu’Adrien a pu se recaser dans un établissement plus petit et recommencer à faire son métier de gérant de fortune, Antoine, lui, est encore aux prises avec la régularisation de ses clients. Le processus de «nettoyage» a commencé début 2013 pour cet employé d’une banque étrangère en Suisse, et il n’en voit pas encore le bout.

«J’ai honte du métier que je fais», avoue ce trentenaire. Qui ajoute: «Nous devions créer de la valeur pour le client, maintenant nous en détruisons pour la banque.» Et cette dernière, poursuit-il, n’a aucun état d’âme lorsqu’il s’agit de préserver son image: «Livrer des clients, licencier son personnel, tout se justifie pour la survie de l’établissement.» Depuis des semaines, il voit ses collègues partir parce qu’ils ne supportent plus le travail qu’on exige désormais d’eux. «Il ne s’agit pas seulement de devoir amener un message désagréable au client», dont les réactions ne sont pas toujours sereines. «Il arrive qu’on doive vérifier certains documents trois fois, tellement la banque craint que les avoirs ne soient pas parfaitement déclarés», raconte ce Genevois.

Le virage est à 180 degrés alors que, jusqu’ici, «la banque ne se souciait pas du tout de la fiscalisation de ses clients». Il estime que 10% de son temps de travail est véritablement dédié à la gestion de fortune. Les 90% restants sont consacrés au «nettoyage» des portefeuilles. «Nous sommes devenus un faux bras armé du fisc. Nous ne faisons plus du tout notre travail de gestionnaires de fortune». Aujourd’hui, Antoine estime avoir perdu un peu plus de la moitié des avoirs qui lui étaient confiés.

Spécialisés dans le conseil aux banques, Georges Zecchin et Natacha Polli confirment: «Certains employés consacrent leurs journées à appeler des clients pour les mettre à la porte ou, au moins, pour essayer de les convaincre de se régulariser. Mais, en fonction de leur pays d’origine, cela peut aussi signifier aller à Canossa.»

«Leur propre agonie qu’ils préparent»

Certains Etats veulent faire un exemple des fraudeurs repentis en infligeant de lourdes peines. D’autres font preuve de plus ou moins d’indulgence, en offrant des programmes d’amnistie fiscale. Pour ces deux ex-banquiers devenus consultants, «il y a la manière qui compte aussi. Il est possible de faire preuve d’élégance, même si le processus est délicat. Certaines banques l’ont fait, en passant du temps à expliquer les enjeux aux clients. D’autres ont opté pour des mesures standardisées qui sont forcément plus rapides et efficaces, mais aussi plus brutales».

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Une situation d’autant plus difficile que les banquiers se rendent compte que c’est aussi «leur propre agonie qu’ils préparent», ajoute Adrien. Alors que les clients ont vu leur fortune fondre une fois s’être acquitté de leurs arriérés d’impôts ou ont quitté la Suisse vers des places financières plus opaques, leurs banquiers se retrouvent petit à petit désœuvrés. «Nous avons trahi des personnes avec qui nous avons développé au fil des années, voire des décennies, des relations de confiance. Elles se sont brisées et nous avons ainsi tout simplement coupé le bras qui nous nourrissait», déplore Adrien.

Certains banquiers se rendent compte que la prochaine étape sera celle de leur propre «nettoyage». Car, dans certaines banques, «on entend parler de desks entiers qui sont décimés», explique Antoine.

Aux prises avec les mêmes difficultés, Luca* a dû se résoudre à prendre du recul plus tôt que prévu. «J’aurais encore continué, mais mon fonds de commerce a fondu avec les processus de régularisation. J’ai pu garder certains clients, mais d’autres sont partis», explique ce sexagénaire, qui s’est mis à son compte il y a quelques décennies. Il est un peu triste de la tournure des événements, mais il se réjouit au moins d’une chose: son fils a trouvé une autre voie et ne lui succédera pas. L’idée de lui confier ses clients et sa société l’avait plus qu’effleuré. Et certains de ses clients, dont il connaît la famille et qui le considèrent aussi souvent comme un ami, «auraient été heureux de le voir reprendre l’affaire». Mais dans les circonstances actuelles, ce ne sera pas possible.

La lutte pour la survie des banques se fait parfois au détriment de la protection des salariés

La déception et l’amertume peuvent aussi se retourner contre la banque. Pris entre le marteau et l’enclume, certains employés ne se montrent plus aussi loyaux que dans le passé. «La lutte pour la survie des banques se fait parfois au détriment de la protection des salariés», reconnaissent Georges Zecchin et Natacha Polli.

La résolution du différend avec les Etats-Unis en est un exemple: les banques ont choisi de transmettre, à la demande de Washington, des données incluant les noms de certains de leurs collaborateurs, en jugeant que cela ne leur ferait pas courir de risque. Beaucoup d’employés ont eu une autre interprétation. «Les banques doivent prendre cette problématique à bras-le-corps pour éviter que leurs employés aient l’impression de servir de chair à canon», préviennent les deux experts.

On se trouve aujourd’hui dans le néodarwinisme de la banque

Frédéric Kohler, directeur de l’Institut supérieur de formation bancaire (ISFB), constate que la tradition qui consistait à voir des gérants de fortune rester employés de la même banque pendant des décennies tend à disparaître. S’exprimant lors d’une table ronde sur l’emploi dans la finance organisée en novembre dernier par l’Université de Lausanne, cet ancien employé de banque reconverti dans la formation professionnelle juge que «l’ancienneté, c’est de l’usure et non pas de la compétence». Pour lui, «on se trouve aujourd’hui dans le néodarwinisme de la banque».

Une situation à haut risque et qui conduit le responsable des ressources humaines d’un établissement à devenir un «human risk manager». Il juge qu’il «y a eu tellement d’incidents que c’est devenu une nécessité. Les banques ont des systèmes de protection contre le nucléaire, mais pas pour savoir qui a pris des vacances. Or, c’est souvent un signe. Regardez Hervé Falciani avec HSBC: ses agissements étaient prévisibles. Il était aigri, frustré. Les ressources humaines ont une responsabilité dans cette affaire», assène Frédéric Kohler.

La carte blanche des autorités suisses

Aucun de nos témoins n’en est arrivé là. «Je n’en veux pas à la banque. Elle lutte pour sa survie, c’est normal et j’aurais fait la même chose à sa place», nuance Adrien, qui est désormais dans un plus petit institut et ne doit plus s’escrimer à régulariser des comptes. Mais il regrette qu’une poignée d’établissements soient allés trop loin et que les autorités suisses «leur aient donné carte blanche pour régler ce problème», sans se rendre compte des dérives potentielles.

Un exemple? Luca raconte le cas d’un de ses clients à qui la banque dépositaire avait bloqué les retraits. «Il souhaitait retirer 15 000 euros, elle en a accordé 3000 et a exigé qu’il fasse la preuve de sa conformité fiscale pour en donner davantage. Je peux vous dire que le client, qui n’avait pas été prévenu, n’a pas apprécié. Il a quitté la Suisse», relate ce gérant indépendant, soulignant qu’il n’y avait pas de base légale pour imposer une telle limite aux retraits.

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Pourtant, Georges Zecchin et Natacha Polli estiment que la situation n’est pas aussi désespérée que le décrivent certains acteurs du secteur. «Certes, il y a des employés qui doivent s’occuper de clients qui n’ont pas d’avenir en Suisse, tandis que leur avenir à eux peut également être compromis. Mais il y a, à côté, un grand nombre d’autres employés qui se consacrent à développer de nouvelles relations et de nouvelles activités», relativisent les deux consultants.

Ils se disent convaincus que la place financière sortira renforcée de cette période agitée. «La part de marché de la Suisse a continué d’augmenter entre 2008 et 2014, malgré la tourmente actuelle. Cela montre que l’hécatombe qu’on a pu craindre, comme une perte de 25% des emplois, ne semble pas devoir se produire», ajoute George Zecchin. D’autant que la problématique des avoirs déclarés ne touche pas toutes les régions du monde. Ils sont persuadés qu’un grand nombre de banquiers sauront se réinventer. Soit à l’intérieur des banques, soit ailleurs dans la finance.

* Prénoms d’emprunt

 

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