Sur les réseaux

Icône d’un islam modéré et mère Courage

Latifa Ibn Ziaten est la mère d’une des victimes de Mohamed Merah. Au lieu de se venger, elle «aide ceux qui sont à l’origine de ses souffrances»

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Icône d’un islam modéré et mère Courage

Latifa Ibn Ziaten est la mère d’une des victimes de Mohamed Merah. Au lieu de se venger, elle aide «ceux qui sont à l’origine de ses souffrances»

«Il faut beaucoup de courage, il faut rester debout», dit la femme au foulard.

«La vérité, c’est que ce n’est pas facile. Il était invité chez des gens. Il voulait apporter quelque chose. Il est parti pour acheter une bouteille de vin. Il a laissé sa vie là-bas», murmure le rabbin Batou Hattab, père de Yoav Hattab, abattu par Amédy Coulibaly, vendredi 9 janvier, lors de la prise d’otages dans un supermarché casher de la porte de Vincennes.

La femme qui l’écoute et le réconforte sait mieux que quiconque ce que le rabbin éprouve. Elle aussi a perdu un enfant. C’était le 11 mars 2012. Son fils s’appelait Imad; il était soldat. Mohamed Merah l’a tué d’une balle dans la tête avant de descendre deux autres militaires et quatre civils, dont trois enfants à la sortie de l’école juive.

«Que Dieu protège son âme», lui dit le rabbin.

Cet échange improvisé, dimanche sur le plateau de France 2, entre deux parents endeuillés par la barbarie a bouleversé la France et enflammé la Toile. L’après-midi même, Latifa Ibn Ziaten, 55 ans, icône d’un islam modéré, défilait dans les rues de Paris: «Après avoir frappé l’armée, la police et l’école, on frappe maintenant la presse, c’est quelque chose de très grave. Je suis Charlie.»

Après la mort de son fils, Latifa se met à porter le voile en signe de deuil. Elle est perdue. Pourquoi est-ce arrivé? Pourquoi à lui? Pour comprendre, elle va voir où habitait Merah; rencontre des jeunes des cités qui lui disent combien le kamikaze était un héros à leurs yeux et un martyr de l’islam. Elle est médusée. Pour elle, Merah était un assassin, un terroriste mais sûrement pas un musulman. «Il a sali l’islam.» Elle comprend cependant qu’il faut prendre le mal à la racine, travailler avec ces jeunes abandonnés dans les banlieues, livrés à eux-mêmes et aux sirènes du djihad. Pour elle, tout est affaire d’éducation. Elle se met en tête «de sauver ceux qui sont à l’origine de ses souffrances».

Elle fonde Imad en 2013, Association pour la jeunesse et la paix, afin de sensibiliser les jeunes à la dangerosité des dérives sectaires. Depuis, il ne se passe pas une semaine sans qu’elle se rende dans les lycées, qu’elle explique ce qui fut d’abord sa colère – son fils fut soupçonné dans un premier temps de complicité avec Merah – puis sa déception face à une France ingrate (elle a publié Mort pour la France pour dire son fait au gouvernement), enfin son chagrin.

Elle tente de convaincre que cet islam vengeur n’est pas l’islam qu’elle connaît, pas une arme pour tuer mais une religion comme une autre qui prône la paix, la tolérance et le respect. Parfois, son travail est récompensé, comme ce jour où elle a détourné de son destin funeste un garçon qui voulait partir en Afghanistan.

Ancienne cuisinière de la fonction publique à Rouen, arrivée en France à l’âge de 17 ans sans connaître le français, Latifa est maintenant une voix écoutée et respectée internationalement. Elle dit que son caractère bien trempé, elle le doit à sa mère qui, lorsqu’elle était enceinte, n’a pas hésité à divorcer d’un mari volage et à quitter son Maroc natal pour se réfugier en Espagne. Hélas, elle perd sa mère à 9 ans, doit retourner au pays où sa belle-famille la fait trimer au lieu de l’envoyer à l’école. Dix ans de malheur, dit-elle, avant sa rencontre avec Ahmed, un cheminot de la SNCF qu’elle rejoint en France. Ils auront cinq enfants, dont elle prend en main l’éducation: «Je les ai élevés dans le respect de Dieu et de la république. Tous ont trouvé du travail.»

D’où tire-t-elle son courage? «De ma foi, je suis très croyante. Vous savez, mon fils est mort debout, il n’a pas voulu se coucher quand Merah l’a exigé, alors moi, aujourd’hui, je n’ai pas le droit de m’asseoir.»

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