enquête

Racket érythréen sur sol suisse

La diaspora érythréenne est soumise à une taxe de 2% sur le revenu. Des réfugiés sont contraints de la payer. Les autorités suisses continuent de fermer les yeux sur cette pratique qui s’apparente à de l’extorsion

Ils fuient un régime répressif, ont souvent traversé la Méditerranée dans des conditions cauchemardesques, et se retrouvent, en Suisse aussi, sous pression. Victimes de racket. Les Erythréens constituent toujours la nationalité la plus représentée parmi les requérants d’asile. Ils forment une communauté très discrète, où règnent l’omerta et une certaine paranoïa. Une discrétion qui cache une dure réalité: ils font parfois l’objet d’intimidations exercées par des membres du consulat d’Erythrée à Genève et des proches du pouvoir. Le régime d’Asmara étend ses tentacules jusqu’en Suisse. Et la terreur qui va avec.

«Nous devons payer une taxe de 2% sur notre revenu dès que nous avons le moindre contact avec le consulat pour régler des affaires administratives», souligne Tesfalidet*, arrivé en Suisse comme déserteur. La taxe n’est pas obligatoire, mais ceux qui refusent de la payer perdent tout droit d’acheter ou de conserver des terres, tout espoir de pouvoir faire des versements à des proches. Ou même d’organiser des funérailles. Tesfalidet: «Quelqu’un qui doit régler une affaire doit passer par là. Et payer la taxe parfois sur plusieurs années. Cela peut représenter un montant énorme, de plusieurs dizaines de milliers de francs! Je connais un homme qui doit régler cette taxe sur 12 ans…»

 

 

Veronica Almedom, Suissesse d’origine érythréenne, très engagée pour défendre sa communauté, le confirme. Elle nous montre un récépissé de cette taxe provenant du consulat. Et des reçus attestant de paiements versés au gouvernement érythréen à partir d’un compte UBS à Zurich. «C’est de l’extorsion. Le consulat envoie même des agents dans l’église Saint-Paul à Lausanne, pour récolter de l’argent», dit-elle. «Ceux qui sont en procédure de naturalisation ont parfois des ennuis pour obtenir un certificat de naissance.» «Le consulat sait tout. Ils ont les listes de ceux qui sont hostiles au régime. On se sent vraiment surveillés», témoigne Kibrom*. Selon lui, près de 50% des 20 000 Erythréens présents en Suisse paieraient la taxe.

Certains la paient car ils soutiennent vraiment le gouvernement. C’est même le cas de jeunes Erythréens qui font de la propagande active. D’autres font mine d’être d’accord, pour ne pas avoir d’ennuis. Ou éviter les représailles sur la famille restée au pays. Ceux qui militent contre le régime et se font un point d’honneur de ne jamais la payer sont généralement des Erythréens qui n’ont plus besoin d’avoir le moindre lien avec le pays.

Que font les autorités suisses? Pas grand-chose, malgré plusieurs interventions au parlement. Or les Erythréens à l’aide sociale – c’est le cas de la grande majorité d’entre eux – sont aussi concernés par le paiement de cette taxe. Par ricochet, c’est donc de l’argent de collectivités publiques suisses qui sert à financer et à renflouer le régime d’Asmara. D’ailleurs à quoi sert cette taxe, sinon à redresser un pays devenu une caserne à ciel ouvert, dirigé par l’autoritaire et despotique Issayas Afewerki? Un rapport des Nations unies a insinué que l’argent ponctionné sur la diaspora servirait à financer la milice islamiste somalienne des Shebab, soutenue en sous-main par l’Erythrée.

 

 

L’Angleterre et la Suède ont décidé d’agir. Le Canada a été jusqu’à expulser le consul érythréen en 2013. En décembre 2011, le Conseil de sécurité de l’ONU avait «condamné» cette pratique d’extorsion. Mais toujours rien du côté suisse. Interrogé, le Département fédéral des affaires étrangères se contente de déclarer: «Si des activités illégales étaient prouvées, les mesures nécessaires devraient être envisagées.» Et rappelle que des contacts à propos de la taxe ont lieu avec les autorités érythréennes, en Suisse et en Erythrée. Selon nos informations, le dernier remonte au 25 mai dernier à Asmara.

Du côté de Fedpol, même prudence. «La police judiciaire fédérale a depuis longtemps connaissance de ce genre de cas. Malheureusement, les éléments mentionnés dans les médias n’ont pas pu être vérifiés par les enquêtes préliminaires que la police a menées», déclare sa porte-parole, Catherine Maret. Elle précise: «Nous nous sommes heurtés à un mur de silence lors de nos tentatives de clarifier les faits. Il s’est avéré très difficile de recueillir des témoignages probants.»

Contacté à plusieurs reprises, le consulat d’Erythrée à Genève n’a pas répondu à nos sollicitations. Selon des témoins, il organise aussi des allers et retours de réfugiés vers l’Erythrée, via l’Italie, l’Egypte ou le Soudan. Des voyages interdits, car un réfugié perd en principe son statut s’il s’avère qu’il retourne dans le pays qu’il a fui.

Le Temps a aussi mis la main sur un document utilisé par le consulat dans lequel des déserteurs admettent avoir mal agi. «Je regrette d’avoir offensé (le gouvernement, ndlr) en n’ayant pas accompli le service national et suis prêt à accepter la punition appropriée», est-il écrit à la fin du document. En Erythrée, la désertion peut être passible de plusieurs années de prison, dans des cachots secrets. Fedpol dit ne pas avoir connaissance de ce document. «Si cette pratique s’avérait réelle sur sol suisse, elle ne serait pas tolérable», commente Catherine Maret.

Toni Locher, gynécologue à Wettingen (AG), mais surtout consul honoraire de l’Erythrée en Suisse – il en a la nationalité depuis deux ans –, ne cesse de répéter que la «taxe, en vigueur depuis 1995, n’est pas illégale, car personne n’y est contraint». Il précise que l’impôt de la diaspora a rapporté en moyenne 20 millions de dollars par an entre 2010 et 2013, «alors que ce montant était beaucoup plus important juste après l’indépendance».

Pas illégale? L’anthropologue David Bozzini, qui a vécu deux ans en Erythrée, ne partage pas cet avis: «Les autorités suisses doivent reconnaître qu’il existe des formes détournées de pression et d’incitation au paiement des taxes. Beaucoup se sentent forcés de payer pour assurer le minimum vital de leur famille restée au pays.» Les pressions ne sont d’ailleurs pas exercées uniquement par le régime, ajoute-t-il: «Les familles exercent aussi des pressions sur les migrants pour s’assurer de certains services et conserver des droits en Erythrée.»

* Prénoms fictifs

«Nous nous sommes heurtés à un mur de silence lors de nos tentatives de clarifier les faits»

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