L'école suisse, comme en Chine?

Otto Kölbl, chargé de recherche à l'Université de Lausanne, regrette que dans le système scolaire suisse, les enseignants cumulent les fonctions d'enseignement et d'évaluation.

Depuis plusieurs années, le torchon brûle entre les hommes et femmes politiques responsables du système scolaire et les parents d'élèves. La dernière crise en date est le lancement d'une initiative populaire dans le canton de Vaud, qui souhaite revenir en arrière sur les récentes réformes. Si l'on veut mettre fin au malaise sans pour autant jeter à la poubelle les acquis des dernières années, il faut peut-être explorer de nouvelles pistes. Une réflexion sur les structures de pouvoir qui règnent dans nos écoles peut être le premier pas dans cette direction.

Alors que nous souhaitons une démocratisation aussi large que possible dans le monde, on constate un mouvement inverse dans nos salles de classe: une concentration de pouvoir absolue dans les mains des enseignants. Ces derniers sont pourtant souvent les premiers à souffrir de ce cumul de charges qui pèse sur leurs épaules.

Le système scolaire a trois tâches à accomplir. Il doit enseigner, puis évaluer dans quelle mesure les objectifs d'apprentissage ont été atteints, et pour finir orienter ou certifier en fonction de résultats obtenus à l'évaluation. Dans notre système scolaire actuel, ce sont les enseignants qui assument ces trois rôles.

Comme ils sont en contact quotidien avec leurs élèves, ils sont certainement bien placés pour savoir dans quelle voie leurs élèves seront à l'aise. Cependant, il y a un facteur qui n'est en général pas pris en considération. Dans ce système, les élèves sont assis quotidiennement face aux personnes qui vont décider de leur sort. Vu du point de vue des élèves, ils sont assis toute la journée face à leur juge. Les parents ont également l'impression que tout le processus leur échappe, car ils n'ont pas de repères auxquels ils peuvent s'orienter, avant que la décision finale ne tombe.

Existe-t-il une alternative? Si l'on est «né» dans notre système scolaire, il est difficile de l'imaginer autrement. Ce n'est que lors de mes récents séjours en Chine que j'ai pu me rendre compte qu'il existe une alternative. Autant certains aspects du régime communiste en place sont difficiles à accepter, autant leur système scolaire peut séduire de certains points de vue. Il est construit de manière radicalement différente du nôtre: les enseignants n'ont pour ainsi dire aucun pouvoir d'évaluation qui ait une quelconque influence sur la carrière scolaire des élèves. A la fin de l'école primaire (6e année), secondaire (9e année) et secondaire supérieure (12e année), des examens centralisés à l'échelle de la province, voire du pays, évaluent les élèves. Les notes obtenues lors de ces examens décident de l'école secondaire, du gymnase ou de l'université/de la haute école où les élèves peuvent être admis. Les échecs en dehors de ces examens centralisés (redoublement, expulsion, etc.) sont très rares. Une fois qu'un étudiant est admis dans une université, il a plus de 90% de chances d'obtenir son diplôme (contre environ 50% dans les universités suisses).

J'ai été frappé par la relation qu'entretiennent les élèves et étudiants chinois avec leurs enseignants. Ce n'est pas tellement une relation «prof-élèves» comme nous la connaissons en Suisse, mais plus une relation de coaching: les enseignants doivent uniquement aider les élèves à préparer les examens centralisés, sans qu'il n'y ait de rapport de pouvoir qui nuise à cette relation. Ceci favorise une certaine complicité, au lieu de la relation entre juges et jugés telle que nous la connaissons en Suisse.

Dans la pratique, ceci s'exprime par le fait que les élèves et étudiants chinois cherchent bien plus qu'en Suisse une relation avec leurs enseignants en dehors de l'école. Surtout en tant qu'enseignant étranger, que ce soit au gymnase ou à l'université, on est constamment entouré de ses élèves ou étudiants, même en dehors des heures de cours. Ceci est également vrai, dans une moindre mesure, pour les enseignants chinois.

Les examens centralisés peuvent-ils être une solution en Suisse? Le fait est que dans au moins un domaine, les examens centralisés prennent de plus en plus d'importance chez nous: les examens de langues standardisés comme les examens de Cambridge pour l'anglais ou du Goethe-Institut pour l'allemand attirent de plus en plus de candidats. De plus en plus d'écoles, privées et publiques, y inscrivent des classes entières, voire toute la volée, ou exigent un tel examen pour l'admission.

Cette nouvelle évolution, qui va à l'encontre de la concentration de pouvoir dans les mains des enseignants, revient à instaurer enfin à l'école une séparation des pouvoirs, comme elle a été prônée par la Révolution française dans les institutions politiques. Si elle était étendue à d'autres domaines que les seules langues étrangères, elle pourrait contribuer à désamorcer les problèmes de discipline en classe. En même temps, elle permettrait aux enseignants de se consacrer plus à l'enseignement proprement dit, et rendrait l'évaluation plus transparente pour les élèves et leurs parents.

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