L’avis de l’expert

L’Iran et l’Occident, sourds l’un envers l’autre

La semaine prochaine se tiendront des négociations à Moscou sur la question, toujours plus inquiétante, du nucléaire iranien. Face à face, Téhéran et le P5+1 se parlent sans se comprendre, exagèrent leurs demandes, font trop peu de concessions. Un casse-tête diplomatique, vu par Shahram Chubin, associé de Carnegie Endowment for International Peace

Cela fait presque dix ans que les ambitions nucléaires de l’Iran ont commencé à être un enjeu critique, et peu bien de progrès ont été accomplis pour tenter de résoudre la crise. Par contre, dans cet intervalle l’Iran a fait des progrès considérables dans la maîtrise du cycle complet du combustible qui devrait lui permettre de passer au stade des armes nucléaires, pour autant qu’il en décide ainsi.

Pour autant que nous puissions interpréter correctement les intentions de ses dirigeants, l’Iran souhaite atteindre une capacité nucléaire suffisante pour pouvoir se doter rapidement d’armes opérationnelles. La communauté internationale veut à tout prix l’éloigner de ce prétendu «seuil». En théorie ces deux positions ne sont pas irréconciliables, alors pourquoi aucune solution constructive n’émerge? Le coupable, c’est le manque de confiance, telle est l’explication souvent avancée. Chacun se persuade que l’autre est de mauvaise volonté, voire même de mauvaise foi.

La confiance est un élément essentiel de toute relation, mais ce n’est pas tout: il y a ici un manque de compréhension de chaque côté. Ainsi court-on le risque d’une mauvaise évaluation mutuelle aux conséquences graves. L’Iran peut bien croire que l’Occident est à l’agonie et l’islam politique en plein essor, ainsi que surestimer son pouvoir et son importance. La communauté internationale peut croire que l’Iran a été plus affaibli qu’en réalité par les sanctions. Voilà qui peut pousser les deux parties à exiger trop tout en concédant trop peu.

En un sens la question nucléaire représente à elle seule la relation conflictuelle entre les parties. Pour l’Iran il s’agit de défendre ses «droits»: droit à la technologie, au respect, à la réciprocité et au traitement équitable. Pour le P5+1 cela n’est qu’une question parmi d’autres dans le registre de la bonne volonté que met l’Iran à respecter ses engagements internationaux, comme sa politique régionale irresponsable, sa rhétorique belliqueuse et militante, sans oublier son bilan déplorable en matière de droits de l’homme. Alors même si on parvenait à une «solution technique» la semaine prochaine à Moscou ou lors d’une réunion ultérieure, le principal problème, qui est le comportement de la République islamique d’Iran, resterait sans solution.

Même si l’on ne se concentre que sur la question nucléaire, on n’en ressort pas plus optimiste. A nouveau les problèmes surgissent des deux côtés. Les Iraniens veulent voir la levée des sanctions existantes, et la reconnaissance du droit à l’enrichissement. Ils ne se contenteront pas d’échapper simplement aux sanctions futures. Ils pourraient bien être d’accord de limiter, stopper ou transférer l’uranium enrichi à 20%, mais n’accepteront pas des limitations à 5%. Ils ne cesseront pas non plus leurs activités au centre d’enrichissement de Fordow, près de Qom, un site blindé et en sous-sol. En contrepartie ils pourraient s’engager à «coopérer» avec l’AIEA en répondant à leurs questions ou en permettant l’accès à des sites précédemment interdits d’accès aux observateurs.

L’Iran n’a pas de véritables impératifs de politique intérieure. Mais tout de même, après s’être vantés des années durant de leur programme nucléaire, les dirigeants iraniens auront du mal à revenir trop loin en arrière. Les rivalités personnelles et les rivalités internes entre les factions vont transformer l’enjeu en match de football politique. De façon tout aussi sérieuse, on ne sait pas si les dirigeants iraniens ont pris une décision stratégique en s’engageant avec la communauté internationale sur toutes ces questions. C’est sans doute plutôt un choix tactique visant à alléger les pressions sur leur pays, à diviser la communauté internationale, à repousser de nouvelles sanctions mais aussi à attirer l’attention sur leur bonne volonté de «négocier». Une attitude qui correspondrait à leur certitude qu’Israël bluffe, que l’Occident décline et que le Printemps arabe est un «réveil islamique» générant des forces anti-occidentales. Cela colle aussi avec leur tendance à sous-estimer les autres et à pousser trop loin leurs ambitions. Tout cela conduit à penser qu’il sera difficile d’obtenir de l’Iran ce que la communauté internationale considère comme le minimum pour un accord durable et non pour un petit pansement transitoire.

La communauté internationale est dans un état encore plus précaire. Loin d’être unie, elle couvre tout un spectre politique: Israël et les républicains américains forment la «ligne dure», la Russie et la Chine sont à l’autre bout, et au milieu il y a l’administration Obama et la plupart des Etats européens. Les divergences touchent tant les fins que les moyens, autrement dit ils diffèrent autant sur ce qui pourrait être un accord acceptable que sur comment y parvenir. Israël et les républicains caressent ouvertement l’option armée et exigent un enrichissement zéro. Le «centre» accepterait un enrichissement limité à condition de pouvoir inspecter les sites à loisir. Il continuera la politique des sanctions jusqu’à ce que l’Iran plie.

La Russie et la Chine, elles, sont critiques à l’égard des sanctions infligées hors du cadre du Conseil de sécurité (c’est-à-dire qu’elles veulent avoir un droit de veto sur les sanctions contre l’Iran). Elles privilégieraient des formes d’inspections plus clémentes et un droit plus généreux à l’enrichissement. Leur récent appel à une «solution diplomatique» à la crise est sans doute conçu pour conforter l’Iran dans sa tactique de diversion.

Ainsi l’Iran dispose-t-il d’un espace pour jouer sur les divisions de ses adversaires, mais cela lui fait aussi sous-estimer la détermination des Israéliens et des républicains américains. Il se peut qu’Israël ne croie tout simplement pas aux mots rassurants d’Obama. Il est possible que si aucun accord n’est trouvé à Moscou ou lors d’un prochain round éventuel en été, Israël se persuade qu’il doit agir avant que l’Iran n’atteigne techniquement son «point de non-retour». Une attaque israélienne en pleine période électorale ne laisserait à l’administration Obama que le choix de l’approuver, au risque de céder le flanc aux accusations de faiblesse de la part du camp républicain. Israël n’aurait pas de mal à justifier son intervention: le temps du cycle technologique iranien touche à sa fin et, de plus, il pourrait se dire qu’une seconde administration Obama serait moins rigoureuse sur les pressions étant donné qu’elle ne chercherait pas à se faire réélire une troisième fois.

Rien de tout cela n’est inévitable. Une attaque pourrait faire monter le prix du pétrole et faire éclater des hostilités plus larges. L’Iran est capable de faire des concessions de poids en les masquant d’une rhétorique triomphante. Les réunions deviennent peu à peu un «processus» générant de la confiance produisant finalement des résultats politiques à tous les niveaux. De lents et solides progrès peuvent désamorcer toutes les catastrophes précitées. Tout cela est possible, mais aucun connaisseur du Moyen-Orient n’est prêt à parier dessus.

Même si l’on parvient

à une «solution technique»

à Moscou, le problème,

celui du comportement

de l’Iran, restera entier

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