l’avis de l’expert

Le risque sismique à l’épreuve d’une justice ignorante

La peine de prison infligée aux géologues accusés d’avoir sous-évalué le risque de séisme à L’Aquila est absurde car la prévision des secousses sismiques est impossible. Ce verdict inique freinera la recherche et pénalisera les interventions post-sismiques des experts, pourtant cruciales

A propos de l’accusation

Les six géologues italiens condamnés à des peines de prison étaient accusés d’avoir formulé un pronostic erroné, pronostic qui a conduit les autorités à ne pas faire évacuer L’Aquila alors que la population s’inquiétait des conséquences d’une succession de petites secousses dans les semaines qui ont précédé le séisme destructeur du 6 avril 2009. Leur condamnation, à mes yeux inique, fera sans doute, c’est mon espoir, l’objet d’une procédure d’appel qui devrait inverser le verdict de culpabilité. Je souligne deux lacunes de la procédure judiciaire à ce stade: on est en droit d’attendre le jugement des constructeurs de bâtiments qui n’ont pas appliqué les normes parasismiques obligatoires et celui des personnes chargées de veiller à la bonne application de ces normes. Ces deux aspects ne sont pas discutés, c’est regrettable.

Pourquoi le jugement est inique

Malgré ce qu’essaient de faire croire certaines pythies scientifiques ou autres radiesthésistes, une secousse sismique est totalement imprévisible, où que ce soit sur la terre. Je ne cherche pas ici à dénigrer le «don» que s’attribuent les seconds. Il est connu que certaines espèces animales ont la capacité de détecter l’eau en mouvement à grande distance. On a souvent parlé d’agitation du bétail avant un tremblement de terre. On peut se demander pourquoi le plus évolué des êtres vivants ne pourrait pas réactiver certaines capacités sensitives perdues au cours de l’évolution de l’espèce. Il n’en reste pas moins qu’à ce stade, la prédiction scientifique des secousses n’est pas possible.

La micro-séismicité et le cas inédit de L’Aquila

Dans le cas précis de L’Aquila, la situation était inédite par la multiplication des petites secousses sans conséquence pour le bâti avant le grand séisme. La population s’en était légitimement inquiétée, raison pour laquelle les experts étaient allés sur le terrain. Mais rien, dans les informations à leur disposition, ne leur permettait de prédire la secousse des­tructrice – ni son ampleur, ni le moment où elle se produirait. C’est le premier scénario de ce genre dont j’ai connaissance. En général, c’est toujours la première secousse qui est la plus forte; puis lui succède une série de répliques dont la magnitude va en décroissant avec le temps. La mini-séismicité est un phénomène très particulier. Il touche par exemple régu­lièrement le Valais. Que l’on songe à la secousse de 3,7 sur l’échelle de Richter survenue à Chamonix fin novembre 2011 et qui a réveillé passablement de monde à Martigny. J’ai personnellement toujours considéré ce phénomène comme bénéfique, puisqu’il permet de dissiper l’énergie de frottement accumulée dans les failles, et donc de retarder en conséquence l’échéance du séisme majeur attendu tous les cent ans.

A contrario, ce qui m’inquiète beaucoup plus, c’est l’absence de mini-séismicité depuis plusieurs dizaines d’années dans une région donnée à risque. Je considère l’enchaînement sismique de L’Aquila comme l’exception qui confirme la règle, et continuerai à réfléchir selon le paradigme que j’ai utilisé jusqu’à présent.

La séismicité dans les Abruzzes, les Apennins et proche des Alpes

Elle n’est pas directement induite par la tectonique des plaques, elle-même responsable des séismes les plus violents répertoriés par exemple en Alaska ou sur la côte ouest de l’Amérique du Sud. Mais elle est induite par les effets de la subduction historique de la plaque africaine qui, en passant sous celle européenne, a notamment généré la surrection des chaînes de montagne que l’on connaît aujourd’hui. Après plusieurs dizaines de millions d’années, nous subissons encore aujourd’hui les soubresauts de cette surrection (1 à 3 cm par an pour les Alpes). La grande différence avec les failles très actives de San Andreas et d’Izmit, c’est qu’en Valais nous sommes en présence d’un chapelet de failles subverticales dont la direction suit la vallée du Rhône et dont les plus actives n’ont toujours pas été identifiées à ce jour. Relevons que le géologue haut-valaisan Ch.-L. Joris – qui a étudié au début des années 90 le tracé autoroutier du contournement de Visp – pense avoir identifié sous le nom de Hotee-Störung la faille à l’origine du séisme de Visp en 1855. Sitôt informé, le service séismologique suisse a fait des investigations géophysiques qui pourraient corroborer le bien-fondé de cette hypothèse.

Les effets pervers du verdict judiciaire contre les géologues italiens

La condamnation des géologues italiens pourrait freiner, au moins temporairement, la course à la prédiction des séismes. Quel scientifique voudra courir le risque de se tromper et d’être un jour condamné dans une matière si complexe et pour le moment si mal maîtrisée? L’autre effet néfaste est que les experts ne voudront plus prendre de décisions post-sismiques. C’est pourtant leur principal domaine d’intervention aujourd’hui. Après une évaluation du dégât aux immeubles, il leur revient de dire dans lesquel les habitants peuvent retourner chez eux sans danger, et cela malgré les répliques attendues. Il y a toujours une prise de risque dans cette décision qui peut concerner des centaines, parfois des milliers de personnes. La situation précaire des victimes de séismes, hébergées dans des centres d’urgence ou sous tente, pourrait se prolonger dramatiquement si les experts renoncent désormais à assumer leur responsabilité.

A l’occasion d’un projet Interreg RiskNat italo-franco-suisse, j’ai eu plusieurs contacts avec les professeurs italiens C. Eva et M. Dolce. Ces deux scientifiques sont des références européennes indiscutables en sismologie. J’ai surtout fréquenté le second, qui dirige l’office des risques sismiques et volcanologiques auprès de la Direction nationale de la protection civile à Rome. Cet office a précisément mis sur pied une formation d’ingénieurs post-sismique unique en Europe, qui prépare aux décisions relevant de la gestion de crise post-sismique. Exposés au même degré d’aléa sismique, la région Provence-Alpes-Côte d’Azur et le Valais (soutenu par la Confédération) ont signé, dans le cadre de RiskNat, un accord de collaboration pour s’approprier ce savoir-faire et le support didactique qui l’accompagne. Le premier cours devrait être donné en Valais d’ici le printemps.

Les experts ne voudront plus prendre de décisions de gestion de crise post-sismiques. C’est pourtant leur principal domaine d’intervention aujourd’hui

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