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Utopies transhumanistes

Si la sélection naturelle nous a donné la volonté de dominer les autres et la nature, elle ne nous a pas préparés à survivre avec le pouvoir technologique actuel. Comment se libérer de cet encombrant processus sélectif qui nous a façonnés? Est-ce possible?

Si la sélection naturelle nous a donné la volonté de dominer les autres et la nature, elle ne nous a pas préparés à survivre avec le pouvoir technologique actuel. Comment se libérer de cet encombrant processus sélectif qui nous a façonnés? Est-ce possible?

Soyons honnêtes: face aux déploiements modernes de la violence, face à l’égoïsme des différents groupes qui sont au pouvoir ou qui se battent pour y accéder, le croire devient difficile. Mais l’humain – est-ce encore une propriété que l’évolution lui a laissée en héritage? – ne peut cesser d’espérer. Alors, il explore les options. En plus ou à la place des religions, il lance des utopies.

Aucune n’est plus typique du moment que le «transhumanisme». Pour Ray Kurzweil, son zélateur le plus célèbre, les ordinateurs vont parvenir un jour, pas si lointain, dans quelques décennies au plus tard, à produire une intelligence du même niveau que la nôtre. Puis la dépasseront. Chez eux émergeront alors, estime Kurzweil, des capacités du même type que notre conscience, et peut-être même d’autres plus «élevées» encore, à mesure qu’ils se prendront en charge, s’auto-répliqueront et, logiquement, mettront la terre – puis l’univers – à leur service. Le moment étrange où s’organisera la prise de pouvoir des machines intelligentes, où donc la période humaine, et même biologique, prendra fin, Kurzweil l’appelle la Singularité. Pour lui, leurs très hautes capacités les placeront à l’abri des caractéristiques archaïques qui nous affectent encore, comme l’égoïsme et la violence. Sauf que, lui-même l’admet, il n’est pas sûr que les machines ainsi développées, accompagnées ou non des individus qui auront eu la chance de s’hybrider avec elles, aient la moindre considération pour les humains actuels et leurs descendants directs.

Cette utopie, qui rencontre un grand succès aux Etats-Unis, a conduit à l’ouverture de l’Université de la Singularité dans la Silicon Valley, financée notamment par Google. Est-ce le début d’une réflexion sur un phénomène d’émergence qui va bouleverser le monde? Peut-être. Est-ce une nouvelle religion? Sans aucun doute. Au petit cercle d’élus qui se pressent dans leur temple universitaire, ses prédicateurs annoncent, avec des mots qui semblent empruntés aux anciennes théologies, une immortalité prochaine.

Bien sûr, il existe une utopie médiane, en vogue chez nous, qui rêve d’une humanité augmentée (mais pas trop) par les biotechnologies, transformée par la possibilité, pour chacun, de s’évader, voire de vivre, dans des mondes virtuels. L’artifice et la multiplicité des relations 100% informatisées finiront, estiment ses tenants, par adoucir l’Homo sapiens. Il y a enfin l’espoir soft, à l’ancienne, de la petite utopie, qui estime qu’il est possible de mieux vivre sur cette terre, que la diversité du réel, l’imagination, la magie des mots, la troublante beauté des visages et le mystère de l’autre valent tous les sortilèges du virtuel. Sa cote est en baisse.

* Rédacteur en chef de «La Revue médicale suisse»

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