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«Zero Dark Thirty», l’inacceptable apologie de la torture

Secrétaire général de l’Association pour la prévention de la torture à Genève, Mark Thomson juge que le film sur la traque de Ben Laden laisse planer une ambiguïté insupportable

Le film Zero Dark Thirty, sorti la semaine dernière sur les écrans suisses, dépeint la chasse à l’homme qui a conduit à la mort d’Oussama ben Laden. De nombreuses scènes laissent entendre que certaines informations obtenues sous la torture auraient permis de retrouver – et d’abattre – l’ennemi public numéro un.

Il s’agit, selon la plupart des observateurs, d’une manipulation des faits, qui offre aux spectateurs une lecture biaisée d’un épisode majeur de la lutte antiterroriste. On peut s’interroger sur les raisons qui ont poussé la réalisatrice à déformer la réalité pour faire de la torture la clé de la capture de l’ancien chef d’Al-Qaida. Mais surtout, on ne peut que s’indigner face à ce qui semble être l’une des intentions du film: la légitimation de la torture comme un moyen efficace ayant finalement permis de mettre la main sur Ben Laden.

La condamnation morale de la torture est renforcée par l’interdit juridique qui ne souffre aucune exception: la torture est un acte absolument proscrit et représente l’un des pires crimes qu’un Etat puisse commettre. Toute personne responsable ou complice d’actes de torture est ainsi coupable d’un crime grave et se voit tenue responsable individuellement de ses actes.

Des stratèges, des politiciens et même des juristes ont savamment développé un vaste argumentaire qui vise à justifier l’usage de la torture contre des personnes suspectées d’appartenance à des groupes terroristes. Ce raisonnement fallacieux se fonde sur une série d’hypothèses, toutes plus incorrectes les unes que les autres.

Premièrement, on part du principe que la personne soumise à la torture détient réellement les informations qui s’avéreront indispensables à l’enquête. Si cette hypothèse se révèle fausse, un innocent sera torturé. Les exemples sont bien trop nombreux de ces victimes qui conservent des plaies indélébiles, tant physiques que psychologiques. En outre, ce n’est pas seulement la victime directe qui est affectée, mais aussi ses proches, et même la société dans son ensemble lorsque cette pratique est tolérée, voire encouragée par l’Etat. Telle une gangrène qui se répand sur un corps, la torture finit par ronger la société, en légitimant l’usage aveugle de la violence et en radicalisant les terroristes de demain.

Deuxièmement, on postule qu’en soumettant les suspects à la torture, ces derniers nous livreront l’information recherchée. Cette hypothèse sur l’efficacité de la torture comme outil visant à obtenir une information véridique se révèle, elle aussi, presque toujours inconsistante. En effet, une personne soumise à la torture est tout aussi susceptible de fournir de fausses informations, invérifiables sur le moment, voire aucune information du tout. On se rappelle de Khalid Cheikh ­Mohammed qui a enduré 183 fois la simulation de noyade (le waterboarding) et a été soumis à d’autres méthodes de torture durant quatre longues années, avant de finalement «avouer». Des enquêteurs professionnels ont publiquement rejeté de telles méthodes jugées aussi abjectes qu’inutiles et ont démontré que les techniques d’interrogatoire non coercitives sont plus efficaces et permettent souvent d’obtenir de précieux renseignements très rapidement.

La troisième hypothèse relève d’un scénario de type «bombe à retardement»: on torture car il existe une menace réelle et imminente pour une partie de la population. A sacrifier quelques «méchants terroristes», on pourra au moins sauver un plus grand nombre de vies humaines. L’histoire nous a prouvé qu’il n’existe que très peu d’exemples de personnes qui posséderaient toute l’information permettant d’éviter un acte terroriste de grande ampleur, et seraient entre les mains des enquêteurs au bon moment. Ce type de scénario convient certainement à un film hollywoodien, mais c’est justement ce que nous cherchons à démontrer ici: la réalité est plus complexe qu’un film, même supposément basé sur des faits réels, et la torture est toujours une réponse indigne de nos civilisations.

Enfin, il faut rappeler ici que toute information obtenue sous la torture se verra immédiatement invalidée par le fait même d’avoir eu recours à la torture. En effet, en droit international, ce genre de preuve et toute investigation conduite sur cette base se voient immédiatement exclus du procès. Comment donc poursuivre de prétendus terroristes sur cette base-là? Au contraire, dans le cas où les suspects sont interrogés selon des techniques respectueuses des droits fondamentaux, les responsables d’actes terroristes peuvent être appelés à rendre des comptes devant la justice.

Les arguments apparaissant en filigrane du film, qui tendent à justifier la torture dans certaines circonstances, sont irrecevables. La torture est moralement condamnable, juridiquement indéfendable et tactiquement sans valeur. Ce que le film montre avec précision, c’est que le risque de torture et son utilisation brutale sont bien plus répandus qu’on a tendance à le penser. C’est ainsi un devoir citoyen que de clamer haut et fort, à chaque occasion possible – et le film de Kathryn Bigelow nous en offre une –, que la torture est interdite, en tout temps, et qu’elle doit être combattue. L’ambiguïté suggérée par ce film est dommageable, car elle laisse planer le doute quant à l’utilité d’un acte barbare. Or, dans ce registre, la fin ne justifie jamais les moyens.

Telle une gangrène

qui se répand sur un corps, la torture finit par ronger la société

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