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L’enfer d’une Somalienne emprisonnée après avoir été violée

Une jeune Somalienne témoigne de son viol auprès d’un journaliste. Tous deux sont condamnés à un an de prison. Inacceptable, écrit Zainab Hawa Bangura, représentante spéciale du Secrétaire général de l’ONU chargée de la question des violences sexuelles commises en période de conflit, qui accuse le gouvernement somalien de renforcer la culture du silence, voire d’encourager les violeurs

Le 10 janvier 2013, la police somalienne a arrêté un journaliste parce qu’il avait interviewé une femme déclarant avoir été violée par des membres des forces de sécurité somaliennes quelques mois plus tôt. La victime présumée du viol a également été arrêtée. Des milliers de femmes sont violées chaque jour dans le contexte d’un conflit, mais très peu trouvent le courage de témoigner comme l’a fait cette femme. Mais au lieu de voir la mise en place d’une enquête sur les agresseurs présumés, c’est la femme et le journaliste qui ont voulu raconter cette histoire qui ont été poursuivis et condamnés à une peine de prison par un tribunal somalien. C’est absolument inacceptable.

Plusieurs articles sont parus à propos de cette affaire de viol, qui aurait commencé dans un camp pour personnes déplacées près de Mogadiscio. Le journaliste n’avait encore publié l’interview dans aucun organe de presse avant son arrestation, mais le gouvernement somalien affirme que la femme a inventé cette histoire et que de l’argent lui a été offert dans le but de ternir la réputation de l’Etat. Il mentionne, à l’appui de cette affirmation, que la femme s’était rétractée lors d’interrogatoires menés à l’occasion de sa détention initiale. Elle a ensuite été libérée, mais il est révélateur que, malgré l’environnement hostile et conservateur dans laquelle elle se trouvait, elle ait exposé son cas dès sa libération au procureur général, affirmant qu’elle s’était rétractée parce qu’elle avait reçu des menaces pendant sa détention.

Un juge de Mogadiscio a condamné la femme à un an de prison pour insulte à un organe de l’Etat et pour fausse accusation. Le journaliste a également été condamné à une peine d’emprisonnement d’un an pour avoir insulté un organe de l’Etat et incité la femme à faire un faux témoignage. Le mari de la femme, ainsi que deux intermédiaires qui avaient également été inculpés, ont été acquittés et libérés.

Les autorités ont l’obligation juridique et morale d’enquêter sur toutes les allégations de viol. Or, mettre en prison une victime qui a trouvé le courage de se manifester envoie un message clair, non seulement aux femmes de Somalie mais aux femmes du monde entier, qu’elles doivent garder le silence si elles ne veulent pas subir la colère de l’Etat, censé pourtant les protéger. Cette réaction a également un effet dissuasif sur les journalistes, puisque l’un des leurs a été placé en détention pour avoir voulu faire la lumière sur le nombre alarmant d’agressions sexuelles parmi les personnes déplacées dans les camps de Somalie.

L’ONU a en effet confirmé qu’entre janvier et novembre 2012, 1700 femmes ont été violées dans les camps de personnes déplacées à Mogadiscio et alentours. Et cela ne représente qu’une partie des attaques qui ont été commises, car de nombreuses victimes de viols n’ont pas accès à des examens médicaux, ou ont trop peur ou trop honte de dénoncer la violence sexuelle.

Quelles que soient les circonstances de cette affaire, en criminalisant les femmes qui affirment avoir été violées, le jeune gouvernement somalien a renforcé la culture du silence et de la stigmatisation qui entoure la question de la violence sexuelle, et ne fait qu’encourager les auteurs et auteurs potentiels qui commettent de tels crimes en toute impunité en sachant qu’ils seront protégés par l’inaction de l’Etat et la honte éprouvée par leurs victimes.

Il est temps de changer cette équation terrible. Il est temps pour les gouvernements de se saisir du problème très réel et nuisible de la violence sexuelle dans les conflits. Ce n’est qu’en reconnaissant qu’il y a un problème et en prenant des mesures déterminées pour y remédier que nous allons enfin commencer à rompre ce qui a longtemps été appelé le plus grand silence de l’histoire. Mon bureau et l’ensemble du système des Nations unies sont prêts à aider les Etats à prendre des mesures de renforcement de leurs capacités à même de leur permettre de lutter contre le fléau de la violence sexuelle dans un contexte de conflit, mais il faut d’abord et avant tout partir du principe que ce n’est pas la dénonciation de viol qui constitue une infraction pénale, mais bien le fait de ne pas en poursuivre les auteurs.

Aujourd’hui, le monde a les yeux tournés vers la Somalie. Le gouvernement a exprimé son engagement à lutter contre la violence sexuelle sous toutes ses formes; il est maintenant temps de transformer ces engagements en actions.

Une Somalienne témoigne de son viol auprès d’un journaliste. Tous deux sont condamnés à un an de prison. Inacceptable

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