il était une fois

Le salaire minimum, un maximum d’histoire

L’Allemagne, qui était l’adversaire le plus résolu au salaire minimum légal, est en train de l’adopter. La France, qui en était la gardienne, commence à le mettre en doute. Que se passe-t-il?

Il était une fois

Le salaire minimum, un maximum d’histoire

La coalition gouvernementale allemande a présenté au parlement un projet de loi sur le salaire minimum qui devrait être adopté d’ici à juillet. Dès 2015, tous les salariés devront percevoir une rémunération brute d’au moins 8,50 euros de l’heure. C’est un changement majeur dans la culture sociale de la République fédérale, dominée jusqu’ici par la prééminence de la négociation collective entre les organisations des employés et des employeurs, considérés comme «partenaires». Le nouveau salaire plancher sera réévalué tous les ans à partir de 2018 par une commission indépendante formée de trois représentants des salariés et trois des patrons, accompagnés de deux experts scientifiques sans droit de vote.

Le changement allemand élargit le paysage politique dans lequel s’est déroulée la campagne suisse pour le salaire minimum. Ici comme en Allemagne, les syndicats ont longtemps considéré que les conditions de travail – rémunération, vacances, embauche – devaient résulter d’un rapport de force employés/patrons dans la sphère économique privée. A la sphère publique ne revenaient que les grandes garanties-cadres, plus ou moins précisées, comme la durée maximum de la journée de travail, le droit aux vacances, les conditions de financement du chômage, la protection contre les accidents, etc. Le syndicalisme suisse, par là, se rattachait à la tradition sociale-démocrate du nord de l’Europe pour laquelle la valeur travail résultait de la capacité des travailleurs de la défendre, avec la force de leurs organisations. Un syndicaliste romand se souvient de la résistance suscitée parmi les siens par l’initiative populaire pour les trois semaines de vacances lancée dans les années 60 par l’Union syndicale suisse (USS): «On disait alors aux salariés «pour plus de vacances, affiliez-vous, nous serons plus forts et nous les obtiendrons». Un comité paritaire syndicats/patrons s’était même formé dans le canton de Vaud contre l’initiative!

Le modèle de régulation autonome du salaire a réussi puisque dans les pays nordiques, comme en Allemagne et en Suisse, les conditions de vie ont été bonnes (sauf dans les secteurs ignorés, informels, occupés majoritairement par les femmes, où les syndicats n’entraient pas). Mais il n’a pas survécu aux dérégulations des années 1980 ni surtout à un marché du travail ouvert à la concurrence planétaire après l’effondrement des enclos communistes, en Europe et en Asie. Un salaire plancher mondial apparaissait: il était chinois.

Les syndicats ont été affaiblis, y compris par des campagnes idéologiques en règle, ils ont perdu beaucoup de membres et n’ont plus été en mesure de négocier des conventions collectives en nombre suffisant pour continuer à faire système. Les organisations patronales ont de leur côté changé de culture. Les adeptes du partenariat social ont été remplacés dans les structures de décision par des partisans de la confrontation, justifiés chez les adhérents par la course aux marchés.

Résultat: en Allemagne, le nombre de salariés couverts par une convention collective est passé de 74% en 1998 à 58% en 2012. En Suisse, de même, la moitié seulement des salariés sont au bénéfice d’une CCT. Et dans l’autre moitié, 40% gagnent 4000 francs et plus, mais 10% moins.

L’ affaiblissement du modèle conventionnel a justifié le recours à l’absent historique de la négociation sociale: l’Etat. Le salaire, qui était une affaire privée, devient une affaire publique. En 1998, quand les syndicats suisses lançaient le mot d’ordre «pas de salaire en dessous de 3000 francs», c’était une «campagne». En 2014, le salaire à 4000 francs est un projet de changement constitutionnel.

Présentant début avril le projet de loi sur le salaire minimum, la ministre allemande du Travail, Andrea Nahles, déclarait: «Nous rendons sa valeur au travail.» Une valeur perdue pour près de quatre millions de salariés, que les syndicats n’avaient pas réussi ou pas cherché à défendre, peut-être parce qu’ils étaient hors de leurs bastions bien régulés, à dominante masculine, de la métallurgie, de la chimie ou de la construction. La pression des syndicats des services, de l’alimentation et de l’hôtellerie sur le parti social-démocrate lors de la formation de la coalition gouvernementale a finalement poussé l’Allemagne dans le camp des 21 pays de l’Union européenne qui imposent un salaire minimum légal. Le Danemark, l’Italie, Chypre, l’Autriche, la Finlande et la Suède n’en ont pas. Mais les Etats-Unis en ont un: 7, 25 dollars au niveau fédéral, en baisse par rapport à 1960, et stagnant depuis 2009.

De tradition syndicale protestataire, la France a un «salaire minimum interprofessionnel de croissance» (smic) depuis 1970. Il est revalorisé administrativement tous les ans (9,53 euros en 2014), en fonction du coût de la vie, plus un coup de pouce gouvernemental régulier, surtout en période électorale. Entre 12 et 15% de salariés sont concernés et cette proportion ne change pas. Il est admis que le smic diminue les inégalités entre les salariés qui ont un emploi: depuis quarante ans, la hausse du pouvoir d’achat du smic est plus élevée que celle du salaire médian. Mais il est aussi prouvé qu’il tire vers le bas les rémunérations des catégories à faibles salaires, et surtout qu’il n’est pas un moyen de lutte efficace contre la pauvreté puisqu’il bouche l’accès à l’emploi de ceux qui n’en ont pas.

En Suisse, 330 000 personnes gagnent moins de 22 francs l’heure, dans les services, l’agriculture et la restauration. Près de 90% d’entre elles sont étrangères. Elles n’ont pas le droit de vote. Ce week-end, elles essuient les verres, au fond du café. Elles ont trop à faire, pour pouvoir rêver… (Edith Piaf)

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