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Syrie: la sincérité de l’Occident en question

Ce mardi 3 juin est organisée une élection présidentielle en Syrie, tandis que 2 millions de personnes ont fui le pays, en proie à la guerre civile depuis trois ans. Pourquoi, fondamentalement, les Etats-Unis et l’Europe ont-ils abandonné l’opposition? La réponse d’Antoine Basbous, fondateur et directeur de l’Observatoire des pays arabes

Syrie: le jeu trouble de l’Occident

Il ne fait aucun doute que l’élection présidentielle de ce 3 juin en Syrie ne sera qu’une nouvelle mascarade orchestrée par le régime: Bachar el-Assad restera à la tête d’une Syrie géographiquement émiettée et au peuple disloqué, théâtre du conflit entre les internationales djihadistes du chiisme et du sunnisme, avec l’implication directe de l’Iran et de la Russie. En 2000 déjà, son intronisation comme successeur de son dictateur de père n’avait été rendue possible qu’au prix d’une réforme constitutionnelle conçue à la hâte pour abaisser l’âge requis pour briguer la présidence alors que Hafez el-Assad avait pris le pouvoir par un coup d’Etat en 1970.

Comment expliquer la longévité de cette dynastie, alors que les Assad sont issus d’une minorité alaouite (près de 12% de la population) maltraitée par l’histoire? Ce succès est principalement dû à la ruse et à la brutalité des services de rensei­gnement chargés de la répression. Les Assad ont surtout réussi à anesthésier les Syriens en présentant les sacrifices exigés comme indispensables au succès de la cause palestinienne. La duperie a duré jusqu’au «tsunami» de 2011, lorsque le peuple dans toutes ses composantes nationales et religieuses a revendiqué ses aspirations démocratiques. Pris au piège, Bachar a mis en place une diversion digne d’être enseignée dans les écoles de guerre: il a transformé ces revendications en conflit confessionnel qu’il a militarisé en libérant de ses geôles des milliers de djihadistes qu’il avait envoyés en mission contre l’armée américaine en Irak dès 2004. La branche iranienne d’Al-Qaida, réfugiée dans ce pays après 2001 et domestiquée par Téhéran, a offert à Bachar un encadrement de choix pour tous les djihadistes qui ont afflué en Syrie. Puis le régime pro-iranien de Bagdad a fait «s’évader» près de 1500 djihadistes de ses prisons, qui ont aussitôt rejoint la Syrie. Ainsi, la filière djihadiste de l’opposition, télécommandée par ­Téhéran et Damas, est née avec pour mission d’orienter les terroristes vers des actions qui rendront Assad un «moindre mal» aux yeux de l’opinion.

Aussi, l’allié iranien est devenu cobelligérant en engageant ses soldats d’élite et leurs supplétifs du Hezbollah avec des cargaisons d’armements et des financements généreux. En mettant en scène la barbarie de l’internationale djihadiste sunnite, son pendant chiite s’exonérait d’une brutalité tout aussi intense mais plus subtile et non revendiquée. Ce faisant, Assad, le Hezbollah et les pasdarans iraniens se sont attribué le statut de protecteurs du peuple et des minorités face à une opposition qualifiée de terroriste et dont les revendications démocratiques de 2011 ont été balayées. La guerre totale livrée par Assad et ses alliés, caractérisée par une stratégie systématique de la terre brûlée, a jeté sur les routes ou en exil 40% de la population, au point de menacer l’identité même de ses voisins, tels que le Liban.

L’énigme la plus importante reste l’attitude des Occidentaux face au «bourreau» Assad. Ils ont trompé les Syriens en les encourageant à renverser Bachar sans jamais leur en donner les moyens, au moment où les alliés du dictateur lui apportaient un indéfectible soutien multiforme. Ni le recours aux armes chimiques, ni le blocus alimentaire, ni le bombardement des civils aux barils d’explosifs, ni la mort avérée sous la torture de quelque 11 000 détenus en deux ans de conflit n’ont eu raison de la passivité coupable d’un Occident conduit par Barack Obama, un avocat certes brillant mais incapable – par manque d’autorité ou par calcul – de se faire respecter.

Il est vrai que le président américain et Prix Nobel de la paix a été élu et réélu pour solder les conflits de son prédécesseur, mais les arguments utilisés pour ne pas agir sont suspects. Alors qu’un engagement direct a immédiatement été écarté et que l’opposition en exil s’est spécialisée dans le «tourisme diplomatique», rien n’empêchait les centrales de renseignement de rééditer en Syrie ce qu’elles avaient réussi ailleurs en aidant l’opposition modérée à se structurer. D’autant plus que c’est elle – et non l’armée d’Assad – qui lutte contre les djihadistes et les terroristes. Comment expliquer que la CIA, la DGSE ou le MI6 n’aient pas pu constituer une unité fiable de 20 officiers syriens déserteurs – sur près de 150 000 militaires – pour l’entraîner et lui confier des missiles sol-air au compte-gouttes afin de réduire la supériorité aérienne d’Assad et le forcer à négocier ou à partir? Le mystère est tel qu’il est légitime de douter de la sincérité des Occidentaux et de leur allié israélien quant à leur aspiration à une alternance politique en Syrie. Aussi, pourquoi ces puissances n’ont-elles pas autorisé les pays du Golfe ou la Turquie à livrer ce matériel? Les Syriens seraient-ils sacrifiés sur l’autel de la grande négociation irano-américaine? Ou bien s’agit-il d’épuiser les internationalistes du djihad dans une interminable guerre d’usure sur le théâtre syrien?

Le résultat est sans appel. Assad peut continuer à décimer son peuple au nom de la lutte contre le terrorisme et à se tailler un «Alaouistan» élargi dont les frontières sont tracées par les massacres. Au lieu de se retirer, à l’instar de ses homologues tunisien, égyptien ou yéménite, en préservant l’unité de la Syrie, Bachar saigne son peuple et préside à la partition du pays. A côté du Kurdistan syrien, puis de l’Alaouistan, c’est un vaste territoire qui se cherche une autorité acceptable. Or celle des djihadistes en place actuellement est très contestée par la population, qui ne s’est pas soulevée contre la tyrannie du Baas pour tomber sous l’emprise d’un totalitarisme théocratique manipulé et soutenu par les services syriens et iraniens.

La guerre civile régionale qui a pris l’allure d’une lutte entre les sunnites et les chiites n’est pas près de s’éteindre. Alors qu’Assad peut impunément continuer de présider le plus grand cimetière du XXIe siècle qu’est devenue la Syrie, l’Occident doit agir pour abréger la souffrance d’un peuple martyr – quitte à accélérer la partition, si elle s’avère la seule issue de ce conflit – et pour interrompre le flux des djihadistes occidentaux qui reviendront immanqua­blement déstabiliser leurs pays d’origine. Cela est possible sans l’envoi d’un seul soldat sur sol syrien.

Fondateur et directeur de l’Observatoire des pays arabes. Dernier ouvrage paru: «Le Tsunami arabe», Fayard, 2011

L’Occident doit agir pour abréger la souffrance d’un peuple martyr – quitte à accélérer la partition

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