Editorial

Suisse-Russie: un soupçon de neutralité, un zeste d’hypocrisie

En adoptant contre la Russie des sanctions plus limitées que celles de l’Union européenne, le Conseil fédéral se donne le beau rôle. Il laisse les entreprises subir les conséquences d’éventuels contournements de l’embargo occidental

Editorial

Habile mais hypocrite

La neutralité suisse semble souvent se résumer à une coquille vide, un symbole sans portée pratique. Mais en prenant mardi de nouvelles mesures visant les séparatistes pro-russes en Ukraine, la Confédération a envoyé un message fort: la Suisse reste maîtresse de ses décisions, elle ne s’aligne pas automatiquement sur l’Occident, y compris face à une Russie honnie.

Les «mesures visant à empêcher le contournement de sanctions internationales», selon l’appellation officielle, vont en effet beaucoup moins loin que celles prises par l’Union européenne et les Etats-Unis la semaine dernière. Alors que les Etats membres de l’UE entravent l’accès au crédit des sociétés russes et bloquent certains transferts de technologies, la Suisse empêche simplement l’ouverture de «relations d’affaires» avec des dirigeants séparatistes, des membres du Conseil national de sécurité russe et quelques entreprises confisquées après l’annexion de la Crimée. Ces mesures sont si restreintes qu’on se demande comment elles pourraient atteindre leur but affiché.

Pour la Suisse, il s’agit moins de conserver un rôle de médiateur, aujourd’hui quasi inopérant en Ukraine, que de ménager l’important partenaire russe. Surtout, elle proclame à la face du monde qu’elle est prête à prendre le risque de froisser ses voisins pour agir de manière effectivement neutre.

Habile, cette attitude est aussi hypocrite, car elle fait reposer la responsabilité d’appliquer les sanctions occidentales sur le secteur privé. Il est en effet entendu que les entreprises et banques suisses doivent, elles, s’aligner sur le standard européen et américain pour ne pas saper l’embargo, même si, juridiquement, le Conseil fédéral ne l’a pas ordonné.

Les entreprises suisses savent que l’époque où la neutralité autorisait à commercer avec tous les parias – Iran, Afrique du Sud, etc. – est révolue. La récente amende record infligée par les Etats-Unis à BNP Paribas, pour punir les transactions de sa filiale genevoise avec le Soudan au début des années 2000, est là pour le rappeler. Et avertir les entreprises helvétiques de ce qu’elles encourent, si elles prennent trop au pied de la lettre les belles déclarations du Conseil fédéral sur la neutralité.

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