Revue de presse

Kim Jong-un toujours invisible: crise de goutte ou coup d’Etat?

La Corée du Nord célèbre vendredi l’anniversaire du Parti des travailleurs. Son Très Grand Leader Kim Jong-un sera-t-il présent aux cérémonies? Son absence de la vie publique depuis trente-six jours alimente toutes les rumeurs. Est-il malade ou a-t-il été renversé? La presse s’agite

Les sémiologues experts du spectacle nord-coréen sont de sortie. Car le mystère règne au sujet du président Kim Jong-un, fils de Kim (Jong-il) et petit-fils de Kim (Il-sung). «Sa dernière apparition en public, c’était le 3 septembre au concert de Moranbong, son groupe de pop préféré, un groupe de filles toutes soigneusement sélectionnées par Kim, raconte Voice of America. Ensuite, il a séché la 2e session du parlement, ce qui a attiré l’attention. Sa sœur assurerait l’intérim», détaille la radio du Département d’Etat américain.

Une source a assuré qu’il avait «une crise de goutte, écrit Slate, – la maladie qui court dans sa famille –, en plus de souffrir d’un taux élevé de cholestérol, de pression trop haute et de diabète, le tout lié à son obésité et son amour immodéré pour l’emmental». Son absence représente «un fort contraste puisque Kim était omniprésent dans la vie publique, détaille The Atlantic, à inaugurer les usines de bas et de chaussures, examiner les cultures de champignons, gesticuler dans les fermes de chèvres, enlacer les soldats, embrasser les petits enfants, lancer des missiles, et mesurer la longueur des pièces d’artillerie…».

Mais où donc est passé Kim Jong-un? «Est-il malade, déposé, ou prend-il une pause», se demande le Los Angeles Times. «La fin de la dynastie des Kim? renchérit The Guardian»… «D’abord, il a grossi. Puis il s’est mis à boiter (voir ici la vidéo). Et […] pas plus tard que ce mardi encore, il a raté une réunion qui devait marquer le 17e anniversaire de l’élection de son père comme secrétaire général du Parti communiste», rappelle CNN dans un long article qui commente les différentes théories en cours pour expliquer l’inhabituelle longue absence du chef d’Etat nord-coréen. Et toujours cette question: «Est-ce qu’il est toujours aux commandes? Ou est-ce sa sœur, Kim Yo Jong, qui lui a succédé?» (Sa sœur, qui a fréquenté comme ses frères des écoles suisses pendant quatre ans, comme le rappelle Mashable.)

Les rumeurs qui filaient déjà bon train ont été ravivées le week-end dernier par la présence inattendue de trois officiels nord-coréens de haut rang à la cérémonie de clôture des Jeux asiatiques à Incheon, en Corée du Sud. Une visite surprise interprétée de façon diverse selon les médias. La présence de Hwang Pyong-so surtout fait réagir: c’est l’un des dirigeants de l’OGD, l’Office pour l’organisation et la ligne, immensément puissant dans le pays. Dans un article publié sur le site de CNN, Jang Jin-sung, ancien propagandiste de Kim (père) désormais passé au Sud, dit déjà de Kim (fils) que «c’est une marionnette aux mains d’une oligarchie de l’ombre. C’est la vieille garde qui a le vrai pouvoir, lui n’a hérité ni des loyautés, de la confiance, des réseaux, des expériences. C’est un nouveau venu dans le système.»

«L’OGD a pris le pouvoir mais n’arrive pas à se mettre d’accord sur une ouverture légère du marché», dit le même Jang, cité cette fois dans Slate. Sa venue chez l’ennemi du Sud est une preuve de la chute de Kim, selon un «défecteur» cité par The Guardian, «parce que Hwang est plus vieux, et n’avait pas de raison plausible pour aller en Corée du Sud, aucun de ses titres n’a de rapport avec le sport». Signe d’un chamboulement tout en haut? «La grande rumeur, c’est que Kim s’est fait manger par l’OGD, écrit également le blog sur la Corée New Focus cité par le Los Angeles Times. La preuve: Hwang avait des gardes du corps avec lui – alors que seul Kim a normalement le droit d’être protégé. Il avait des oreillettes. Et n’était pas en uniforme militaire.» L’empire des signes… «Cette visite avait peut-être pour but de faire passer un message de stabilité à Pyongyang», avance Japantoday. Ne vous en faites pas, le pays, qui possède la bombe atomique, reste gouverné…

Mais certains médias interprètent autrement cette visite, qui selon leurs sources peut aussi signifier le rôle toujours prédominant de Kim en diplomatie, selon The Atlantis. Car «il y a un an, Hwang n’était qu’un visage parmi d’autres au moment de la purge brutale qui a expulsé loin du pouvoir Jang Song Thaek, l’oncle de Kim. Depuis, Hwang a suivi une trajectoire météorique […] créée par Kim. Mais aucun média n’a jusqu’ici félicité personnellement Hwang pour son rôle dans le voyage à Incheon.» «Impossible d’envisager une telle visite sans un pouvoir fort», analyse aussi un universitaire pour CNN.

C’est vrai, «les images officielles du leader en train de boiter ont suscité des interprétations sans fin chez les officiels du régime comme chez les analystes, explique le New York Times. Mais aujourd’hui, Américains et Sud-Coréens ne pensent pas avoir repéré de signe de coup d’Etat. Après trois générations de Kim au pouvoir, toute inflexion de la règle dynastique induirait probablement des mouvements inhabituels dans ce pays qui compte plus d’un million de soldats, et rien n’a été détecté par Séoul […]. Les rumeurs de coup d’Etat actuelles proviennent de gens qui prennent leurs rêves pour la réalité», murmure-t-on à Washington. «Son père et son grand-père ont aussi déjà disparu pendant de longues périodes, il est libre de faire ce qu’il veut», dit encore un analyste, cité par le NYT.

C’est donc peut-être sa santé qui explique l’absence de Kim. S’est-il fracturé les chevilles à force de porter des talons hauts, lui qui veut apparaître plus grand qu’il n’est? C’est ce que semble savoir le site sud-coréen The Chosun, selon qui les services sud-coréens auraient appris que des chirurgiens européens se seraient récemment rendus à Pyongyang. On peut comprendre que le régime ne souhaite pas en ce cas diffuser des images du «maréchal» en fauteuil roulant. Ou suit-il une cure pour sortir de son mode de vie «coca et frites» qui se rajoute à son héritage familial d’obésité et de diabète, comme le dit ce spécialiste interrogé par CNN?

Une éventuelle absence de Kim Jong-un demain relancerait évidemment la spéculation de plus belle. Mais pour le moment, «pas de raison tangible de spéculer qu’il y ait pu y avoir un coup d’Etat», écrit le professeur de relations internationales David Kang dans une longue analyse passionnante de la situation sur les pages Opinion de CNN.

Les yeux du monde seront tournés demain vers Pyongyang.

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