ma semaine suisse

La bonne médecine

Nous aimons nous gargariser du fait que le système de santé suisse est sans doute le plus cher d’Europe, mais assurément le meilleur. Ce refrain autosatisfait nous fait oublier que la Suisse est faible en recherche sur la qualité effective du système de santé. A peine la Confédération a-t-elle enfin forgé une stratégie qualité solide que les acteurs se liguent pour lui faire barrage. Ils veulent profiter du statu quo qui leur garantit une rente de situation

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La bonne médecine

Le salon Planète Santé, organisé pour la première fois à Lausanne la semaine dernière, allait-il glorifier la médecine triomphante pour un public qui ne demande que ça? La technologie bouleverse le monde contemporain et le domaine médical est un terrain privilégié de cette révolution qui nous fascine. Il est aisé d’éblouir le grand public avec les miracles que permet déjà la chirurgie robotisée ou les espoirs liés à la découverte des secrets du cerveau. En revanche, il faut beaucoup d’imagination pour captiver le citoyen lambda avec la mauvaise coordination des soins dispensés aux personnes âgées atteintes de maladies chroniques, qui occasionnent bien des souffrances inutiles et des coûts indus.

Planète Santé, qui a attiré un public nombreux et très curieux, a évité l’écueil. Ses organisateurs ont su faire un grand écart convaincant. La médecine spectaculaire a eu sa belle vitrine. Mais le questionnement de cette évolution n’était pas oublié, au contraire. Dans les panels de conférenciers, les voix célébrant le nécessaire progrès scientifique étaient contrebalancées par des plaidoyers pour une approche critique de l’innovation technologique et une meilleure distinction entre l’efficace et le superflu, le raisonnable et le trop coûteux.

La discussion en Suisse sur la «bonne médecine» est curieusement pauvre. La recherche sur la qualité des prestations délivrées et sur l’efficience réelle du système de santé est nettement moins développée que dans les grands pays européens. La Suisse est souvent rappelée par l’OCDE à son retard statistique. L’information, c’est du pouvoir; celui de comparer, de mettre en évidence les bonnes et les mauvaises pratiques, de détecter la surprescription ou l’inverse. Or, les prestataires de soins en Suisse n’aiment pas se comparer. L’évaluation de la technologie sous l’angle coût/bénéfice est peu poussée. Le secteur hospitalier coopère plutôt mal avec les médecins en cabinet. L’hyperspécialisation de la médecine fragmente les savoirs alors que les besoins en compétences interdisciplinaires augmentent. La volonté politique de mettre la poursuite de la qualité en tête des priorités sanitaires a longtemps manqué. Le vent tourne-t-il?

Lors d’un séminaire consacré cette semaine à l’abus de médecine, le vice-directeur de l’Office fédéral de la santé publique (OFSP), Oliver Peters, a montré que les motifs d’agir sont multiples. Chaque année, dans les hôpitaux suisses, des milliers d’incidents évitables surviennent, avec des conséquences pour la santé des patients. Un millier de ces incidents sont responsables de décès. Les chiffres sont dans la moyenne des accidents enregistrés ailleurs en Europe, mais ils démentent le refrain régulièrement servi en Suisse sur notre système de santé certes le plus cher d’Europe, mais indiscutablement, et de loin, le meilleur.

Une étude de l’OCDE vient aussi de révéler l’étendue des disparités dans les pratiques opératoires en Suisse. Stents, cathéters, prothèses de la hanche ou du genou, arthroscopies: dans certains cantons, la population est deux fois plus souvent opérée que dans d’autres, sans raison médicale. Les différences énormes ne s’expliquent que par l’offre. La fréquence des opérations augmente en même temps que la densité des chirurgiens dans la région considérée. Dans un essai provocant qui avait secoué la Suisse médicale, l’économiste Gianfranco Domenighetti avait épinglé, en 1994 déjà, la multiplication d’actes inutiles et inappropriés prescrits au péril de la santé du patient.

Vingt ans plus tard, l’OFSP a enfin formulé une stratégie qualité solide et cohérente, dans l’esprit de ce que Domenighetti appelait de ses vœux. L’office veut assumer une responsabilité accrue, a identifié des champs d’action et les moyens nécessaires. Le parlement lui-même a réclamé des efforts accrus de la Confédération pour améliorer la sécurité des patients et la qualité des soins. Mais résistera-t-il aux lobbys qui freinent des quatre fers? A peine sur la table, le projet de l’OFSP de créer un Centre national de la qualité essuie un tir de barrage. Les prestataires de soins se barricadent, les cantons, divisés, hésitent et les assureurs tergiversent. La percée tant attendue fait peur à tous ceux qui profitent des mécanismes pervers de financement et d’organisation des soins, de l’absence de transparence et d’une surveillance lacunaire. Des tares qui poussent au gaspillage et à la mauvaise médecine – le grand public n’en est pas assez informé.

Stents, cathéters, prothèses: dans certains cantons, on opèredeux fois plus qu’ailleurs sans raison médicale

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