Charlie Hebdo

«Oui, un tel drame pourrait survenir en Suisse»

L’ancien président de la Confédération estime qu’il ne faut pas baisser les bras après l’attaque terroriste contre le magazine satirique. Après les manifestations de soutien mercredi soir, il dit sa confiance dans une population française qui refuse les amalgames

«Oui, un tel drame pourrait aussi survenir en Suisse»

Pour Pascal Couchepin, la vigilance est de mise

Le Temps: Qu’est-ce qui, selon vous, a été touché dans l’attentat contre «Charlie Hebdo»?

Pascal Couchepin: Au même titre que l’université, le parlement (souvenez-vous de Zoug) ou d’un lieu de culte, cet attentat perpétré par des fanatiques a visé l’un des symboles de la démocratie. Cet attentat odieux, la préméditation et la froideur avec laquelle ces assassinats ont été commis m’horrifient. Mais dans nos sociétés, nous devons nous préparer à ce genre de drame. Le monde est globalisé et il est inutile de nous croire préservés.

– Cela pourrait-il arriver en Suisse?

– Bien entendu. Comme conseiller fédéral, je m’y étais préparé. Il faut savoir à l’avance comment on réagira, comment on pensera lorsque l’événement surviendra. J’ai admiré la réaction du président de la République, et celle du président de l’UMP qui, jusqu’ici, ont fait un sans-faute. Ils ont suivi des règles strictes: compatir, dénoncer, mais sans risquer de provoquer une guerre civile. Ils ont soigneusement évité d’évoquer l’élément religieux qui pourrait provoquer un déchaînement de violence entre camps opposés. Au contraire, ils se sont concentrés sur les criminels, et assuré qu’ils n’auront de repos jusqu’à leur arrestation.

– Vous parliez de guerre civile. Est-ce un risque, en France?

– Je pense que la société française reste une société solide. Mais des extrémistes – d’un côté les djihadistes, de l’autre ceux qui font leur marché avec les sentiments les plus haineux – cherchent bien à provoquer une guérilla. Pour que la France reste solide, les responsables politiques doivent continuer de dire: restons solidaires, ne changeons pas nos règles de vie, et pourchassons les criminels. Et j’ai trouvé fantastiques les manifestations de solidarité mercredi soir, en France comme en Suisse romande: elles nous prouvent que le fond de la société est sain. Il faut avoir confiance, sans naïveté.

– Vous n’avez donc pas peur pour la communauté musulmane française?

– La communauté doit réagir et elle le fait. Et en même temps elle doit réfléchir, mais c’est son affaire, sur les moyens de mettre à l’écart des gamins qui seraient tentés par le terrorisme. En tout cas, je constate qu’en Suisse, 99% des musulmans veulent vivre paisiblement, gagner leur vie, élever leurs enfants et s’intégrer.

– La Suisse est-elle davantage préservée du communautarisme?

– Oui. Même si nous ne sommes pas à l’abri, nous sommes plus petits et nous entretenons moins de relations historiques avec le Maghreb que la France. Nous n’avons pas non plus de communautés entières réunies dans un quartier. Pourtant, la grande majorité des musulmans de France participent normalement à la vie de ce pays.

– Faut-il mettre les rédactions suisses sous surveillance?

– Ne cédons pas à la paranoïa. Quand vous avez des enfants, vous les mettez en garde sur certaines choses, vous ne mettez pas un policier à côté de chacun d’eux sous prétexte qu’il puisse être victime d’un fou ou d’un criminel. Ma foi, il faut savoir que la vie peut être dangereuse!

– Etes-vous lecteur de «Charlie Hebdo»?

– Je dois dire que ce n’est pas ma tasse de thé. Mais quand même, il y avait du talent. Et la liberté de presse doit rester totale, sans discussion. Moi, je serais d’accord de contribuer au maintien de ce journal, simplement parce qu’on ne doit pas se laisser faire par quelques fous terroristes.

– En vous abonnant?

– En m’abonnant, ou en l’achetant plus régulièrement. On ne doit pas laisser tomber un organe de presse victime d’une telle agression, il faut lui permettre de passer ce cap. Il faut leur dire, à ces caricaturistes devenus une profession à risque, qu’ils ont le droit de vivre et que les criminels ne gagneront pas.

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