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«Charlie Hebdo»: la réponse doit aussi être sécuritaire

Comment la France va-t-elle réagir suite aux attentats de la semaine passée sur son sol? L’analyse de François Nordmann

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La réponse doit aussi être sécuritaire

L’agence française de lutte contre le terrorisme, la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI), a multiplié les avertissements depuis plus d’une année, relayée notamment par le premier ministre Manuel Valls, naguère ministre de l’Intérieur. La violence de la guerre civile syrienne attirait de jeunes Français et autres Européens, y compris des Suisses, au Moyen-Orient. L’installation de Daech sur une portion du territoire syrien et irakien a multiplié la force d’attraction de l’extrémisme islamiste. Les services de renseignement sont hantés depuis 2001 par le spectre de cellules autonomes de combattants formés, capables d’agir indépendamment – c’est-à-dire sans recevoir d’ordre précis d’une quelconque autorité – et sans être détectés.

On connaissait la composition de l’arsenal des terroristes – fusils d’assaut, lance-roquettes dont ils se sont effectivement servis les 7 et 9 janvier derniers. La maîtrise avec laquelle ils ont manié cet armement lourd témoigne d’une formation étendue, ce qui a pu surprendre les policiers. On a donc affaire à des commandos bien entraînés, capables de mettre en échec l’un des meilleurs services de lutte contre le terrorisme au monde.

La France à l’avant-garde

La France est sans doute à l’avant-garde dans cette guerre. Comme le signale le Wall Street Journal, elle compte proportionnellement plus de policiers, de forces de sécurité et d’agents de renseignement qu’aucun autre pays européen. Avec les services britanniques, elle est un modèle d’organisation et d’intervention pour de nombreux pays. C’est le partenaire incontournable des Américains sur ce front. Ce dispositif a déjoué de multiples complots. Une des particularités du pôle antiterroriste tient à ses liens avec le pouvoir judiciaire. Or les affaires Merah, Nemmouche, Charlie Hebdo et de la porte de Vincennes ont révélé des failles récurrentes. Des brèches ont été constatées, qui doivent être colmatées. L’islamisme radical, l’ennemi que combattent les forces antiterroristes, est en pleine mutation. Le rôle de l’«Etat islamique» a transformé la nature du problème: parce qu’il contrôle un territoire, se dote des moyens de communication sociale les plus modernes et recrute des Occidentaux pour les former à la guerre contre l’Occident. La première cible de Daech est régionale, il s’en prend d’abord aux chiites et aux Kurdes. Ses principales victimes sont des musulmans. De plus, ces fanatiques entendent imposer à l’Europe, tolérante et à la recherche de modèles d’intégration, leur conception de l’islam et leurs valeurs d’avant les Lumières. Les attaques contre l’Europe, que les djihadistes veulent blesser et humilier par la violence, se nourrissent aussi de l’antisémitisme, élément constitutif de leur idéologie.

Une double réaction se dessine: une fois de plus, la France reprendra le dossier des banlieues, de la déréliction sociale de quartiers de plus en plus aliénés par rapport au système de valeurs démocratiques, tel que les décrit Gilles Kepel. Les gouvernements doivent lutter simultanément contre la montée de l’islamophobie et de l’antisémitisme dans leur société.

Parallèlement, de nouvelles méthodes sécuritaires sont nécessaires. Le contrôle accru des passagers dans les avions d’une Europe sans frontière est réclamé par les ministres de l’Intérieur de l’Union européenne: les services doivent connaître les allées et venues vers les théâtres d’opération djihadistes.

Andrew Parker, directeur général du MI5 britannique (contre-terrorisme), relevait aussi au lendemain des attentats de Paris que les plans des terroristes sont devenus plus sophistiqués et que leur nombre augmente. Les services de sécurité ont de plus en plus de peine à suivre les agissements suspects du fait des progrès des technologies de communication dans lesquelles Daech et Al-Qaida sont passés maîtres. L’interception des communications est un atout vital pour comprendre et prévenir les attentats.

La Suisse n’est pas à l’abri

Ce qui nous ramène au débat en Suisse. Notre pays est moins menacé directement que les grands Etats, sans être complètement à l’abri; le parlement doit décider prochainement d’une nouvelle loi sur le renseignement et les écoutes qui devrait combler le déficit que nous entretenons sur ce point. Stefan Blättler, commandant de la police bernoise, disait sa fierté de pouvoir assurer l’ordre avec 16 500 policiers, nombre qui n’a pas varié depuis l’époque où la Suisse comptait 7 millions d’habitants. Cela signifie, ajoutait-il dans la SonntagsZeitung du 11 janvier 2015, que l’on ne peut pas suivre toutes les personnes qui sont potentiellement dangereuses – nous n’en avons pas les moyens et ne le voulons pas non plus. Malheureusement, nous ne pourrons intervenir qu’après qu’elles ont passé à l’action! C’est le prix à payer selon lui pour une société qui vit en paix.

Heureusement, les responsables politiques sont plus conscients de leurs devoirs: ils constatent, comme le conseiller d’Etat Pierre Maudet à Genève, qu’il faudrait 7000 policiers de plus en Suisse et que le renforcement de la loi est une nécessité. Nous devons pouvoir aussi jouer notre rôle dans la coopération internationale qui se renforce pour faire face à la situation sécuritaire de l’Europe.

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