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L’insupportable «oui, mais» de Tariq Ramadan

Sur les plateaux de télévision, l’intellectuel suisse a condamné l’attentat contre Charlie Hebdo tout en émettant des réserves. Une position que Nicolas Appelt juge indécente

«Quand c’est flou, c’est qu’il y a un loup.» Désormais fameuse, la formule colle bien à l’interview accordée au journal de la RTS par Tariq Ramadan le jeudi 8 janvier. Après le rappel de sa condamnation de l’attentat commis contre Charlie Hebdo, Tariq Ramadan a cru bon d’évoquer «des frustrations», des «condamnations à géométrie variable selon les victimes», «une normalisation du discours islamophobe», la «stigmatisation des musulmans à travers l’Europe». «Ce sentiment-là, il a une justification, mais on ne peut pas l’utiliser pour justifier ainsi des événements [sic!] comme ceci», a-t-il estimé utile d’ajouter. C’est donc cela, Charlie Hebdo: une publication qui participe à un discours islamophobe contribuant à la stigmatisations des musulmans?

Outre la responsabilité personnelle de ce jugement avancé comme une vérité, ces propos contiennent à notre avis quelque chose de profondément indécent qui réside dans ce pas de deux effectué par Tariq Ramadan, l’usage du «oui, mais…». Dans la même logique, afin d’illustrer les « discriminations à géométrie variable », Tariq Ramadan convoque l’affaire Siné. Et voilà, un petit pas de deux: antisémitisme contre islamophobie. Cependant, il ne mentionne pas que, dans cette affaire interne qui a profondément divisé la rédaction, Siné a été dédommagé pour rupture abusive de contrat et a été relaxé suite à la plainte de la LICRA, le tribunal de grande instance de Lyon ayant invoqué le droit à la satire. Or précisément, c’est ce droit à la satire, le droit à l’humour que les voltigeurs de l’ambiguïté, les adeptes du «oui, mais…» du genre de Tariq Ramadan nient lorsqu’ils invoquent l’islamophobie ou la stigmatisation pour parler des dessins de Charlie Hebdo. Ils n’arrivent pas à comprendre que leurs auteurs voulaient rire et faire rire, de tout, de toutes les religions et du Prophète y compris parce que c’étaient leur métier et qu’ils le faisaient avec talent; et que même si cela n’avait pas été le cas, ils avaient le droit de le faire. Ceux qui ont pensé le contraire en intentant un procès à Charlie Hebdo, ce que par ailleurs Cabu dans une interview accordée il y a cinq ans disait très bien comprendre, ont été déboutés par la justice.

Les limites de l’indécence

En avançant des idées comme la responsabilité des dessinateurs de ne pas blesser, heurter certaines convictions alors que ces dessins s’inscrivaient dans le cadre de la loi, c’était déjà être dans le «oui, mais…» Dans le fond, comme l’exprimait Cabu en 2012, certains voudraient qu’il existe un délit de blasphème en France. Chercher à discréditer l’équipe de Charlie Hebdo en voulant faire passer cette joyeuse bande d’athées pour des islamophobes, c’est de facto chercher l’arrêt de la publication de dessins considérés comme blasphématoires. D’ailleurs, Tariq Ramadan a dit lui-même qu’il est pour le «principe de la liberté d’expression», mais pas pour son «usage» qu’il considère «lâche». Donc, oui pour le principe, mais pas l’application qui dérange. En ceci, les tenants du «oui, mais…» se placent en dehors du jeu républicain. Tant que ceux-ci n’admettront pas que la dimension sacrée, la transcendance et tout ce qui va avec est une croyance personnelle dont on peut rire dans l’espace public, le vivre-ensemble sera menacé. Si Tariq Ramadan s’est senti offensé par les dessins de Charlie Hebdo, c’est finalement son problème. Mais affirmer que l’hebdomadaire «n’a pas arrêté, pendant trois ans, de faire de l’humour sur les musulmans», c’est plus que discutable, laissant sous-entendre que l’ensemble des musulmans ont été heurtés comme lui, ne comprennent pas le cadre légal de la République et souhaitent l’établissement d’un délit de blasphème.

Enfin, quand Tariq Ramadan évoque «un humour de lâches», il franchit toutes les limites de l’indécence. Lâches ceux qui ont vécu sous protection policière, qui ont vu leur lieu de travail incendié, qui ont continué à rire et à faire rire malgré les menaces et qui, horreur absolue, sont tombés en héros pour que vivent l’une des valeurs fondamentales de la République? Lui qui s’enorgueillie d’avoir débattu avec Charb pour étaler sa prétendue ouverture d’esprit est bien vivant. «Il n’y a de courage que physique», glissait Michel Foucault à son ami Paul Veyne se sachant condamné. Et il n’y pas de «oui, mais…» qui tienne.

Laissons Tariq Ramadan et ceux qui veulent le rejoindre dans sa ronde pour danser leur petit pas de deux sur la ritournelle du «oui, mais» et écoutons les questions posées par Guillaume Erner qui nous attendent tous: «Comment deux Français ont pu s’ensauvager au point de croire que le meurtre d’innocents était une noble cause ? Quel est le climat qui peut donner naissance à de tels fanatiques »

Nicolas Appelt est doctorant à l’Université de Genève (unité d’arabe)

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