La chronique

Grand-messe

Face à la gravité des événements auxquels nous sommes confrontés et qui engagent l’avenir, les Etats devraient se garder de surenchérir sur le déluge d’émotion entretenu par les médias, écrit Marie-Hélène Miauton

La chronique

La grand-messe républicaine

Décidément, cette triste affaire aura permis bien des récupérations. Politique tout d’abord puisque le gouvernement Hollande se refait une santé là où il devrait au contraire être sanctionné pour ses ­manquements. Mais il lui a suffi, profitant des rassemblements populaires spontanés, d’organiser un grand raout politique pour endormir la France qui se revendique pourtant d’un esprit critique aiguisé. La non-invitation de Benyamin Netanyahou au défilé, alors que c’était ses coreligionnaires juifs qui avaient été assassinés, montre d’ailleurs les limites idéologiques de l’exercice. Heureusement, il a passé outre.

Une autre récupération, moins évidente peut-être, fut celle des codes et des rites de la religion chrétienne, comble de la perversité pour prêcher la laïcité. Car ce fut une belle messe qui nous fut servie dimanche dernier à Paris! Tout y était! Dans l’église à ciel ouvert (heureux qu’il n’ait pas plu), le rassemblement des fidèles était impressionnant. Les bougies allumées, les fleurs, les bouquets déposés sur l’autel de la Liberté, et les stylos rappelant le martyre des croyants comme la croix celui du Christ.

Auparavant, les images en boucle des télévisions répétant les mêmes phrases et montrant les mêmes horreurs avaient permis de faire monter la ferveur, l’effet de répétition étant connu depuis longtemps pour favoriser l’endormissement de la rationalité au profit de l’émotion reptilienne. Il permit aussi à tous de se sentir concernés puisque le sang versé coulait jusqu’au milieu de leur salon. Puis, dimanche, ce fut enfin l’entrée en scène des acteurs de la concélébration, ces chefs d’Etat qui, sauf à porter l’ostensoir, annonçaient par leurs visages fermés la solennité de la liturgie. L’ordinaire de la messe s’ensuivit avec son Credo «Je suis Charlie», son acte de contrition «mea culpa, mea maxima culpa». Puis la quête électronique «Pour faire vivre Charlie». La consécration, enfin, «Charlie citoyen d’honneur», «Charlie au Panthéon»… Le sens du sacré et le faste des célébrations manquent tant à nos sociétés qu’il est devenu facile de les détourner. Une nouvelle religion remplaçant toujours la précédente, la Laïcité s’installe sur les oripeaux d’un christianisme par elle abhorré.

Pourtant, face à la gravité des événements auxquels nous sommes confrontés et qui engagent l’avenir, les Etats devraient se garder de surenchérir sur le déluge d’émotion entretenu par les médias. Leur rôle est au contraire de ramener leurs concitoyens, légitimement émus, vers la rationalité des faits: des terroristes français, se revendiquant d’Allah, ont abattu froidement 17 personnes. Exactement en même temps, les islamistes de Boko Haram faisaient 2000 morts au Nigeria. Entre autres atrocités, une ceinture d’explosifs fut attachée sur une fillette de 10 ans puis déclenchée dans un marché bondé. Ce crime-là, sur une enfant sans doute préalablement violée, m’épouvante plus encore que ceux qui furent commis en France. Peu de couverture médiatique, aucun défilé, pas de banderoles: honte à nous.

mh.miauton@bluewin.ch

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