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La liberté d’expression oui, mais dans le respect de l’autre

Christian Bibollet, membre du Réseau évangélique suisse, estime que oui, les mots peuvent être blessants, voire ressentis comme un meurtre. Ainsi, «l’esprit Charlie» n’est pas sans défaut, et nos sociétés vont devoir apprendre à composer avec des sensibilités à respecter

La liberté d’expression, oui, mais dans le respect de l’autre

On sait depuis longtemps que la République est la religion de l’Etat français et que ses trois commandements fondamentaux sont inscrits au fronton de tous ses bâtiments publics. Lors de la grand-messe du 11 janvier, humoristes, artistes et hommes politiques nous ont donc exhortés, au nom de la République, à préserver et incarner «l’esprit Charlie» et à faire de la «pensée libre» une cause nationale. Ce fut un grand moment de «spiritualité républicaine» où il a surtout été question de «liberté» et de «fraternité».

Mais «l’esprit Charlie» n’est pas sans faiblesse. Il revendique pour ceux qui s’en réclament le droit de s’exprimer sur tous les sujets avec la plus totale irrévérence; il tient pour acquis son droit à «haïr avec tendresse» ceux que ses caricatures prennent pour cible et il défend l’idée et la pratique qu’on puisse rire d’absolument tout.

Ce credo, qui doit probablement autant à l’esprit de la Révolution française qu’à celui du carnaval, soulève cependant une question: peut-on aussi rire de «l’esprit Charlie» et peut-on remettre en question une liberté d’expression qui ne s’en tient pas à la critique de la pensée mais s’en prend aux personnes?

Lorsque les kalachnikovs des frères Kouachi sont entrées en action le 7 janvier, on a brutalement basculé dans le registre de l’horreur. L’humour des uns a fait place à la rage des autres. Mais le crime de ces hommes, aussi révoltant et condamnable soit-il, force à constater que la «liberté d’expression» demande autant d’esprit de responsabilité que de courage, un fait peu souligné ces derniers jours.

Charlie Hebdo raille et ridiculise en soulignant constamment son mépris des religions. En face, les djihadistes enragent et assassinent avec la conviction d’accomplir un devoir religieux. Entre ces deux attitudes, le droit pénal a tranché: il défend la première parce qu’il considère qu’elle évolue dans le monde abstrait des idées tandis qu’il condamne la seconde parce qu’elle s’empare du droit de punir, qui n’appartient qu’à la loi. Cette différence de traitement demande examen.

Les sanctions qui frappent principalement les actes d’agression physique correspondent à un degré élémentaire de justice. Mais il en existe une compréhension plus profonde où il n’est plus seulement question des actes commis mais des intentions et des sentiments qui les inspirent. Et selon cette justice, une parole ou un discours condensé en une caricature peuvent être ressentis comme des «meurtres». Il y a en effet des paroles qui «tuent» et qui peuvent inciter ceux qui les écoutent complaisamment au mépris et à la haine de ceux qui en sont l’objet. C’est un fait que les services de sécurité prennent très au sérieux quand il concerne les «prédicateurs de haine» sévissant dans certaines mosquées ou sur les réseaux sociaux.

Au cours de ces vingt dernières années, Charlie Hebdo a «ferraillé et flingué» tous azimuts pour, dit-on, défendre la laïcité. Mais son discours a-t-il été si vertueux que ça? Les circonstances tragiques de la semaine dernière invitent à la réflexion. D’abord, a-t-il vraiment défendu la laïcité? Si on se souvient que la laïcité n’est pas la «haine de la religion» mais un arrangement entre l’Etat et l’Eglise pour ne pas intervenir dans les affaires l’un de l’autre, on peut en douter. Ensuite, a-t-il vraiment promu la liberté de penser? Oui, une certaine forme, celle qui consiste à mettre au pilori ceux qui ne plaisaient pas à ses rédacteurs et différaient de leur optique libertaire. Mais on attend de la liberté de penser plus que des propos ravageurs. Sans idées constructives, cette liberté n’est rien.

La vingtaine de morts de la semaine dernière ne permet en aucun cas de remettre en question la «liberté d’expression». C’est plutôt la manière d’en user qu’elle questionne. Cette liberté est en effet un acquis très chèrement gagné sans lequel il ne peut y avoir ni éducation, ni démocratie, ni authentique spiritualité. Malheureusement, certains s’en servent pour humilier et détruire et ainsi rendre impossible la rencontre et le dialogue avec autrui. Il est par conséquent essentiel de réfléchir à l’éthique personnelle qui doit la guider et l’encadrer dans la critique des religions.

Dans des sociétés de plus en plus métissées où il est moins que jamais possible d’entretenir l’équation «un peuple, une religion», toute critique de la religion doit être inspirée par une recherche honnête de la vérité et la volonté de découvrir les principes qui peuvent permettre de vivre ensemble dans le respect mutuel. La critique de la pensée religieuse doit rester possible parce qu’elle peut contribuer à désamorcer divers extrémismes. Mais pour que la critique produise quelque chose de bon, il faut se souvenir que les hommes sont plus que leurs convictions ou leurs religions et qu’ils ont, par le seul fait d’être humains, un droit absolu au respect.

C’est peut-être pour l’avoir trop ignoré que Charlie Hebdo a subi des attaques répétées au fil des ans. La nouvelle rédaction du journal s’est pourtant promis de ne pas changer de ligne éditoriale. Plutôt que de considérer toute remise en question comme un aveu de faiblesse ou de lâcheté, on aurait préféré qu’elle y voie la possibilité de prendre en compte une réalité sociale et spirituelle plus complexe. Mais, en le faisant, Charlie Hebdo aurait cessé d’être Charlie Hebdo! Et c’est bien là la limite de sa liberté.

Membre du Réseau évangélique suisse, responsable de l’Institut pour les questions relatives à l’islam, www.iqri.org

Dans des sociétés de plus en plus métissées, la critique de la religion doit être inspirée par une recherche honnête de la vérité

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