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C’est le moment d’imposer des limites à la SSR avant qu’elle n’étouffe les médias privés

La SSR, financée principalement par des fonds publics, ne cesse de grossir, notamment sur Internet, exerçant une pression intenable sur les médias privés. Pietro Supino, président de Tamedia et vice-président de l’association Schweizer Medien, estime qu’il est temps de débattre sérieusement de ce que veut dire le «service public». Quitte à oser dire tout haut que le roi est nu

La SSR et les habits neufs de l’empereur

Les Habits neufs de l’empereur est le titre d’un conte de l’écrivain danois Hans Christian Andersen. Un roi qui accorde plus d’importance à son apparence qu’à sa mission demande à deux charlatans qui se prétendent tisserands de lui réaliser des habits merveilleux. Ceux-ci doivent être non seulement superbes, mais aussi invisibles pour quiconque serait stupide ou indigne de sa fonction. Lorsque son ministre rend visite aux tisserands pour vérifier l’avancement des travaux, il ne voit rien, malgré la meilleure volonté du monde. Mais comme il ne veut pas passer pour quelqu’un de stupide ou d’indigne, il rapporte à l’empereur que le tissu est d’une extraordinaire beauté. Lors d’une cérémonie officielle, l’empereur endosse solennellement ce vêtement apparemment merveilleux et reçoit de nombreux compliments de la part de ses courtisans. Il paraît ensuite devant son peuple, et ses sujets s’écrient: «Comme les nouveaux habits de l’empereur sont incomparables!» Tout le monde fait mine de rien, jusqu’à ce qu’un petit enfant vende le pot aux roses en s’exclamant: «Mais le roi est nu!»

Ce conte est considéré comme une parabole de la crédulité envers les autorités. Par crainte pour sa position et sa réputation, personne ne dit la vérité. Dans le monde réel, ce genre de tabous s’explique par les intérêts des acteurs impliqués. A maints égards, cette situation présente des parallèles avec la politique des médias et avec le débat sur le «service public» et sur la SSR. Pourtant, les choses sont claires: le bien de la société qui est prioritairement mis en avant cache aussi de solides intérêts et des questions de pouvoir, d’influence et de prébendes. Les arguments avancés s’appuient sur des prestations et des acquis réels, mais aussi sur des mythes, des légendes et des théories qui sonnent bien, mais qui ne résistent guère à un examen approfondi – ce qui ne les empêche pas de marquer le discours public de leur empreinte.

Il existe des rapports tendus entre les médias contrôlés par l’Etat et la démocratie. C’est particulièrement vrai en Suisse, où la SSR, au bénéfice d’une concession et financée principalement par des fonds publics, est de loin la plus grande entreprise du domaine des médias. Ses recettes et ses coûts ont été triplés et sont passés de moins de 500 millions de francs en 1981 à près de 1,6 milliard de francs en 2013, alors que le nombre de ses chaînes de radio et de télévision se multipliait lui aussi.

L’idée du «service public» en tant que modèle réglementaire vient de la BBC. L’offre publique de médias était censée répondre aux normes de qualité les plus élevées et contribuer au développement d’une société démocratique. C’est de John Reith, l’un des pères fondateurs de la BBC, qui en a été le premier directeur général de 1922 à 1938, que vient la formule programmatique «to inform, educate and entertain». Selon lui, le divertissement devait aller de pair avec l’apport obligatoire d’une contribution au développement de la démocratie au service de l’information et de l’éducation.

Mais qu’est-ce que le «service ­public» aujourd’hui en Suisse? Le juriste des médias Rolf H. Weber constate qu’aucune définition généralement reconnue du «service public» ne s’est imposée. Et Martin Dumermuth, qui a longtemps été directeur de l’Office fédéral de la communication, compétent dans ce domaine, affirme que c’est dans une large mesure la SSR elle-même qui concrétise de manière autonome le mandat de concession et juge si ses programmes remplissent la mission confiée par la loi. De toute évidence, cette configuration est confortable pour la SSR, mais extrêmement problématique sur le plan de la politique démocratique. C’est pourquoi il faut se féliciter du débat lancé par le parlement sur la définition du «service public» dans le domaine des médias. C’est même un débat qu’il est grand temps de mener.

Tout d’abord, nul ne conteste que la commercialisation des médias publics ces 25 dernières années a entraîné une forte orientation vers le divertissement. Il est évident que l’idée actuelle du divertissement, et donc une grande partie de l’offre de programmes de la SSR, ne se justifie par aucune considération de politique publique.

Ensuite, l’individualisation de la société combinée aux possibilités de choix de médias, qui ne cessent de s’accroître, ne permet plus d’atteindre la population avec un seul programme réunissant l’ensemble du public. Voilà qui remet en question la fonction d’intégration qui pourrait justifier l’existence d’un «service public». Réagir à cette réalité en produisant des émissions dénuées de toute pertinence pour la démocratie et axées sur l’audimat ne constitue cependant pas une réponse adéquate.

Au contraire, une deuxième justification possible d’un «service public» devrait être synonyme d’utilisation des ressources publiques dans le sens d’une fonction de compensation. On entend par là les contributions importantes pour la politique nationale et que le marché libre ne propose pas dans la mesure souhaitée ou avec la qualité souhaitée. La SSR devrait se limiter à l’avenir à ce domaine de tâches.

Heureusement, les médias en Suisse sont de grande qualité, et l’offre de la SSR y contribue également. Toutefois, la SSR n’est pas plus importante ni meilleure que les autres prestataires médiatiques, alors même qu’elle devrait répondre à des exigences accrues en raison de son financement public. Des parties considérables de son programme telles que des shows de divertissement insipides ou des séries achetées ne justifient pas le qualificatif de «service public», comme cela a déjà été exposé.

De même, en matière de diversité, la stratégie de convergence entre radio et télévision poursuivie par la SSR et, notamment, la fusion de ses rédactions d’actualités pose des questions. La motivation principale tient sans doute au désir de consolider la présence sur Internet. Cela passe par des offres semblables à la presse et constitue donc une extension des prestations dans le but d’occuper de nouveaux terrains. Cette aspiration à s’agrandir est un désir compréhensible de la part de n’importe quelle organisation, mais ne correspond pas à un «service public» cohérent pour une société de radio et de télévision publique, d’autant que le public n’a aucunement besoin d’une telle extension de l’offre en ligne de la SSR.

Les émissions d’information de la SSR, qui représentent le cœur de sa légitimation, sont professionnelles et réalisées d’une manière solide sur le plan journalistique. Cependant, la question de leur valeur ajoutée par rapport à l’offre privée se pose dans le contexte de la fonction de compensation. La survie même des journaux par abonnement dépend de la préservation des modèles de paiement pour les valeurs ajoutées qu’ils apportent, ainsi que de la capacité à transférer celles-ci à leurs offres numériques sur Internet. Cette opération ne peut pas réussir si la SSR propose des contenus similaires gratuits financés par la redevance. C’est pourquoi Stephan Russ-Mohl, de l’European Journalism Obervatory à Lugano, déclare que, dans un système médiatique convergent, la radio-télévision de droit public pourrait se développer jusqu’à exercer une suprématie écrasante sur le secteur des médias si son expansionnisme en ligne n’était pas jugulé.

Et il émet l’idée intéressante selon laquelle les offres de droit public, puisqu’elles sont financées par la collectivité, devraient donc être à la disposition de tous, y compris le cas échéant des concurrents privés. Ce qui est financé publiquement doit aussi être accessible à un public aussi large que possible. Ainsi, la distorsion de la concurrence entre les médias d’Etat et les médias privés serait remplacée par une complémentarité. Cette idée a été avancée en septembre 2014 par l’association Schweizer Medien en tant que revendication dans le débat sur la politique des médias autour de la SSR. Il est intéressant de relever que le «programme de réforme pour un service public neutre sur le plan de la technologie et de la concurrence» qui a été publié fin octobre 2014 par Avenir Suisse va dans la même direction. Ces réflexions sont convaincantes parce que dans un système médiatique convergent, seule une complémentarité des valeurs ajoutées des médias publics et privés peut transformer positivement la distorsion de la concurrence, qui va croissant et qui menace l’existence même des entreprises. Car il n’est pas tolérable que le «service public» régi par le droit public sape les bases vitales de l’offre de médias privés et provoque à long terme non pas l’enrichissement du paysage médiatique, mais son exact contraire.

Sur le plan de la promotion des médias et du «service public» de la SSR, ceux qui se soucient de préserver la richesse du paysage médiatique devraient commencer par ­demander ce qui manque actuellement ou ce qui manquerait si la SSR n’existait pas. Quels sont les contenus concrets de la SSR qui laisseraient un vide dans l’offre médiatique pléthorique d’aujourd’hui? Et de quelles ressources la SSR a-t-elle effectivement besoin pour ces offres? Une telle analyse serait nécessaire et déboucherait sur une discussion utile. Selon une estimation généreuse, un tiers de tous les contenus diffusés réussirait sans doute un tel public value test, et ces contenus ne nécessiteraient pas plus des deux tiers des ressources disponibles aujourd’hui. Cela veut dire qu’une SSR exclusivement attachée à l’intérêt public pourrait, en tout état de cause, être exploitée en se finançant exclusivement par la redevance et en renonçant, comme la BBC, à des recettes publicitaires. En outre, une partie considérable serait compensée ne serait-ce que par les énormes économies que permettent les progrès technologiques de ces dix dernières années sur le plan de la production de la radio et de la télévision. Mais surtout, l’abandon des recettes publicitaires aboutirait à une décommercialisation et à une concentration sur la production de contenus pour lesquels il existe une légitimation publique. Logiquement, ces contenus devraient alors être disponibles pour tous, y compris pour les nouveaux prestataires de médias désireux de les mettre à la disposition d’autres utilisateurs de médias pour qu’ils atteignent autant de citoyennes et de citoyens que possible. Cela porterait assez peu sur des émissions entières de la SSR, mais plutôt sur la matière première servant au journalisme audio et vidéo. De cette manière, l’on pourrait éviter des distorsions du marché et créer des conditions-cadres attrayantes pour un paysage médiatique vivant. Un petit nombre de corrections ciblées permettrait de remettre de l’ordre dans un système qui n’a cessé de s’éloigner de plus en plus de ses origines.

Editeur et président du conseil d’administration du groupe Tamedia, ainsi que vice-président de l’association Schweizer Medien

Des shows insipides ou des séries achetées ne justifient pas le qualificatif de «service public»

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