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SSR contre éditeurs, une guerre de titans qui n’est pas la nôtre

Pascal Décaillet est d’accord avec Pietro Supino, la SSR est trop gourmande, cela fait longtemps qu’on le sait. Que faire de ce constat? Mettre à jour la notion de service public en cassant cette fausse distinction entre SSR et médias privés. A partir de là, repenser la redevance, qui n’irait plus exclusivement à la SSR

SSR-éditeurs, une guerre qui n’est pas la nôtre

Pietro Supino, le grand patron de Tamedia, qui prend sa plume ( Le Temps du 31 mars) pour nous rappeler que la SSR est trop gourmande et n’a pas le monopole du service public, c’est bien. Mais ça nous rappelle les premiers passages de la Théogonie d’Hésiode, ce merveilleux poète épique des temps homériques: des chocs de Titans et de Géants. Entre eux. Où nul lecteur averti, en l’espèce, n’est dupe du vrai contexte, la guerre entre les grands groupes de presse et la SSR autour des sites d’information. Bref, une histoire de gros sous, entre gros. Pour grossir encore. Jusqu’à l’éclatement?

Il existe en Suisse trois géants: Tamedia, Ringier, et surtout la SSR. Ils se font la guerre, c’est leur ­problème. Le nôtre, celui de l’ensemble des citoyens aspirant à s’informer, n’est pas d’assister impuissants, passifs et résignés à ce combat des chefs basés à Berne ou à Zurich. Mais d’exiger de tous les acteurs une nouvelle définition du «service public», ce concept dont la SSR s’auto-glorifie, comme si elle en était la seule dépositaire. Alors qu’elle n’est qu’un acteur parmi d’autres. Et surtout, qu’elle produit de moins en moins d’émissions citoyennes, ou de «service public». Et de plus en plus d’offres n’ayant qu’un lointain rapport avec la promotion de la vie démocratique, de la culture, des arts et des sciences.

Dans son papier du Temps, M. Supino fait référence à des propositions publiées fin octobre par Avenir Suisse (dont le patron ne doit pas lui être totalement inconnu), prônant une complémentarité, dans la reconnaissance de la mission de service public, entre SSR et médias privés. Non seulement je partage le point de vue des patrons de Tamedia et d’Avenir Suisse sur ce thème, mais il se trouve que dans Edito + Klartext, Le Magazine des Médias , il y a un an, au printemps 2014, sous le titre «Financer des émissions, pas des entreprises», je publiais une analyse précédant de plusieurs mois tout ce beau monde. «Et si, au lieu de financer, par l’essentiel de cet impôt déguisé qu’on appelle redevance, une armada de chaînes entières (les innombrables canaux radio ou TV, en quatre langues, de la SSR), on ciblait les aides sur des émissions? Peu importerait ­qu’elles émanent de la SSR ou des privés. Pourvu qu’elles soient, par la qualité de leur apport, de nature à aiguiser la citoyenneté, faire connaître les enjeux sociaux et économiques, refléter la puissance des antagonismes, donner la parole aux gens, mettre en valeur les actions culturelles ou sportives de proximité. Cela, aujourd’hui, se fait dans les chaînes privées. Avec un autre enthousiasme, une autre économie de moyens, une autre puissance d’engagement qu’à la SSR.»

L’idée est simple: casser la double équation «SSR = service public», et «TV ou radio privées = médias commerciaux». Oh, toute la propagande de M. Roger de Weck, le saint patron de la SSR, voudrait nous l’accréditer, ce poncif. Le problème, c’est qu’en 2015, et à vrai dire depuis quelques années déjà, il ne correspond plus à aucune réalité. D’abord, parce que les médias privés (prenez Canal 9, La Télé, Léman Bleu) multiplient les efforts sur l’information de proximité, les débats politiques quotidiens touchant leurs périmètres de diffusion, ils en produisent, au prorata, infiniment plus que la SSR. La politique, les débats électoraux, la valorisation culturelle de proximité, c’est chez eux, et très peu ailleurs, que ça se passe. Mais aussi, parce qu’à l’inverse, la SSR, gavée d’argent, ayant perdu tout sens de la mesure, n’en peut plus de proposer des offres de programmes qui se laissent peut-être voir, mais n’ont strictement aucune relation avec un mandat de service public. Elle a bien sûr le droit de diffuser ce qu’elle veut, mais ces émissions-là, qu’elle les finance par la publicité, pas par la redevance.

Dès lors, l’idée que je lançais dans Edito + Klartext il y a un an, six mois avant Avenir Suisse et un an avant M. Supino, est de financer, par la redevance (si vraiment il faut qu’il en existe une) non plus des chaînes complètes, non plus des entreprises, mais des émissions. Jugées dignes de l’ambition de «service public». Et surtout, provenant du privé autant que de la SSR. Et pas seulement des grandes entreprises: le temps est venu, je parle ici comme petit entrepreneur, où des micro-cellules médiatiques compétentes et dynamiques peuvent, dégagées des lourdeurs de logistique et d’état-major, accomplir des mandats mettant en valeur la vie citoyenne, culturelle, la compréhension économique d’une région donnée. Sur le terrain, en Suisse romande, la bataille est déjà gagnée. Elle doit encore croître en reconnaissance, en luttant contre la propagande SSR, laissant scandaleusement entendre qu’elle détient le monopole du service public. Il y a là, pour les mois ou les années qui viennent, une véritable bataille de légitimité à engager. Nous la conduirons avec les seules armes qui permettent de marquer les points: la qualité, jour après jour, infatigablement recommencée, chacun dans son domaine et dans sa région, de notre travail, au service du public.

Journaliste et entrepreneur indépendant

Le temps est venu où des micro-cellules médiatiques peuvent accomplir des mandats mettant en valeur la vie citoyenne

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