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SSR vs éditeurs de presse: la Suisse est trop petite pour une guerre des médias

Non, le budget de la SSR n’est pas mirifique en comparaison internationale! Et le modèle du service public en Suisse permet aux trois régions linguistiques d’accéder à des programmes de qualité. Ainsi répond Gilles Marchand, directeur de la RTS, à Pietro Supino, président de Tamedia, qui reproche à la SSR d’étouffer les autres médias

La SSR, les bonnes fées et les apprentis sorciers

20,7%! Ce joli pourcentage ne correspond pas aux parts de marché de la RTS, qui sont meilleures à la radio comme à la télévision. Non, ces 20,7% représentent le bénéfice avant impôt et amortissements du groupe de presse Tamedia, qui selon son rapport annuel, réalise en 2014 la meilleure année de son histoire. Il faut l’en féliciter! Car les temps sont compliqués, la publicité quitte les médias classiques pour fondre sur les offres en ligne. Raison pour laquelle de nombreux éditeurs changent leurs modèles d’affaires et concentrent leurs investissements sur les plateformes numériques. Les marges y sont encore plus spectaculaires – 27,6% dans le cas de Tamedia en 2014.

Tout cela génère des tensions entre audiovisuel et presse écrite qui, pour la première fois, se retrouvent sur le même terrain de l’Internet. Faut-il pour autant considérer que l’avenir des journaux ou des acteurs privés ne passe que par l’affaiblissement du secteur public? Non. Mais la bataille numérique fait rage, elle est entretenue par une multitude de bonnes fées et d’apprentis sorciers qui, à force d’agiter des formules magiques, risquent de faire disparaître un espace médiatique qui résiste pourtant miraculeusement bien à la concurrence internationale.

En effet, avec ses 3,5 millions de foyers, son petit territoire arrosé par les puissantes chaînes de TV et de radio françaises, allemandes ou italiennes, la Suisse est trop petite pour se déchirer dans des luttes intestines, motivées par le profit plus que par l’intérêt public. Une collaboration entre les acteurs médiatiques suisses, presse écrite comme radios et TV régionales, serait plus utile. Il faut en débattre, sans arrière-pensée.

Le modèle du service public suisse est unique en Europe, parfaitement en phase avec le fédéralisme et la démocratie directe. La SSR appartient à son public. Elle n’a pas d’autres actionnaires à qui rendre des comptes que le public. Structure associative privée sans but lucratif, la SSR exerce un mandat de service public qui est défini et surveillé par la Confédération. Ce mandat est délégué à des entreprises ancrées dans chaque région, comme la RTS, qui proposent des programmes de radio, de télévision et des prolongements internet à leurs publics.

Les programmes de la SSR sont financés par une clé solidaire. C’est un aspect central du débat. La Suisse alémanique (avec les Grisons) génère 71% de tous les revenus de la SSR, elle n’en garde que 45%. Le ratio est inverse en Suisse romande avec 24% des revenus et 32,5% des moyens. Il est encore plus marqué en Suisse italienne (4,5%/22%).

Cette solidarité permet à chaque citoyen de ce pays de bénéficier du même type de prestations, quelle que soit la puissance économique ou démographique de sa région. Nous sommes là au cœur de notre système fédéral et démocratique. Cela demande évidemment une certaine régulation. Livrer massivement la production audiovisuelle aux seules lois du marché perturberait gravement ce fragile équilibre. Car les différents marchés régionaux n’ont de loin pas les mêmes ressources.

D’autant plus que dans bon nombre de domaines, la taille du marché suisse ne permet pas un refinancement des programmes par des revenus commerciaux. C’est typiquement le cas du sport, dont les recettes de publicité et de sponsoring couvrent moins du tiers des coûts de droits et de production. Faudrait-il alors renoncer à suivre Federer et Wawrinka, le Tour de Romandie ou Athletissima?

Le budget global de la SSR, qui semble être l’objet de toutes les convoitises, est de 1,6 milliard de francs. C’est important sur le plan local. C’est modeste à l’échelle internationale des concurrents de la SSR, actifs dans le marché suisse. L’audiovisuel public français dispose d’un budget de 4,4 milliards de francs là où la RTS en compte 390 millions. Les Allemands sont à 9 milliards de francs et les Italiens à 2,5. Le système de financement dual de la SSR (75% redevance et 25% commercial) est adapté au nombre relativement faible de foyers suisses. Il lui permet de produire dans les quatre langues nationales. On retrouve d’ailleurs ce même financement mixte dans un autre petit pays plurilingue: la Belgique.

Il est normal de se demander si ce budget est bien utilisé. Il convient pour cela d’observer les programmes, bien entendu, mais aussi le réinvestissement culturel et économique que génèrent les chaînes de la SSR.

Nul n’est parfait et les programmes de la SSR doivent être critiqués. Mais dans l’ensemble ils ont du succès, c’est un fait. Les publics sont au rendez-vous des émissions adaptées à chaque langue et à chaque culture. La diffusion traditionnelle de la télévision publique suisse rassemble plus d’un tiers de l’audience, celle de la radio plus encore. Et depuis près de quinze ans, le public apprécie aussi de retrouver ses émissions à la carte, de manière interactive. Or c’est bien l’addition de différents domaines de programmes, information, culture, sports et divertissement compris, qui rassemble l’audience, et crée une expérience précieuse de vivre ensemble.

Le service public ne se résume pas à faire «autre chose» que ce que font les médias privés. Sa légitimité ne tient pas à sa limitation aux sujets arides que le secteur privé lui abandonnerait bien volontiers (!), mais de sa capacité à saisir et à exprimer la diversité socioculturelle suisse, dans l’ensemble de ses productions. Ce qui implique des prestations vivantes et variées de la part de la SSR. Car enfin au nom de quoi et de qui faudrait-il considérer que la musique populaire, le tennis, la chanson ou les films ne seraient plus dignes des chaînes publiques?

Le réinvestissement culturel est tout aussi important. A la seule échelle romande, la RTS engage chaque année 13 millions dans la production de films en français, elle enregistre près de 500 concerts qui sont diffusés dans le monde entier, elle redistribue plus de 10 millions de droits d’auteurs qui font vivre de nombreux artistes. Rien de tout cela n’est «rentable», mais tout est vital pour l’espace culturel.

Le paysage médiatique en plein bouleversement favorise la concentration des acteurs, des groupes médias. La SSR défend une indépendance journalistique et une autonomie dans la conception de ses programmes que même ses plus farouches opposants lui reconnaissent. La convergence entre la radio, la télévision et le Web n’affecte en rien cette diversité. Au contraire, elle la cultive en organisant la complémentarité entre les différents vecteurs, la diversité des approches, des opinions, des regards. Cette évolution est compatible avec un partenariat dynamique entre les acteurs médiatiques suisses, privés comme publics. Les idées ne manquent pas. Dans le domaine de la coproduction, dans le partage de nouveaux revenus, dans la mise à disposition de vidéos. De telles expériences sont bienvenues et elles ne doivent pas se limiter à de simples transferts de fonds publics dans des profits privés.

Dans un petit territoire, il faut imaginer de nouvelles coopérations pour continuer à vivre notre différence. C’est là que résident notre raison d’être et la recette du succès.

Faut-il considérer que l’avenir des journaux ne passe que par l’affaiblissement du secteur public?

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