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Maïdan: la faillite de la justice ukrainienne

Le Conseil de l’Europe livre un rapport accablant sur l’échec des enquêtes ukrainiennes. Porochenko s’en saisira-t-il pour réformer sa justice? Il serait temps

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Maïdan: l’échec de Kiev

En début de semaine, le Conseil de l’Europe publiait un rapport accablant sur la justice ukrainienne. L’organe paneuropéen de promotion de la démocratie basé à Strasbourg constate que, plus d’un an après le massacre de la place Maïdan, les proches des victimes n’ont pas reçu la moindre explication sur les responsabilités des tirs. Les ressources mises à la disposition du procureur général sont «totalement insuffisantes», le Ministère de l’intérieur a fait de l’obstruction à l’enquête, les services de sécurité de l’Etat n’ont pas davantage coopéré. Conclusion: les enquêtes n’ont pas satisfait aux exigences de la Convention européenne des droits de l’homme. Le coup est rude pour le pouvoir pro-européen en place à Kiev. Il n’est malheureusement pas surprenant.

De passage à Genève le mois passé, Maria Tomak, membre d’Euro­Maidan SOS, une ONG soutenant les familles des personnes tuées lors des manifestations de l’an dernier, faisait ce sombre constat: avec la guerre, l’Ukraine peine à se moderniser. Du coup, la justice, la police et le pouvoir restent imbriqués, formant une vaste mafia contrôlée par des oligarques. Les responsables du massacre bénéficient d’une forme d’amnistie car ils font toujours partie du système. La solidarité de caste l’emporte sur la nécessité de transparence. Et si on fait mine de les arrêter, ils menacent aussitôt de passer au camp adverse, c’est-à-dire pro-russe. Trois suspects issus des rangs de la police antiémeute, les fameux Berkout, ont bien été appréhendés. Mais leur chef a simplement été mis aux arrêts domiciliaires avant de s’enfuir, «probablement en Crimée», concluait Maria Tomak.

On parle d’une centaine de morts sur la place Maïdan, dont 49 pour la seule journée du 20 février 2014, abattus en partie par des snipers, dans un laps de temps d’une heure et demie. Ce fut le tournant des manifestations. Le soir même, une partie de la majorité parlementaire se détourne du président Viktor Ianoukovitch. 48 heures plus tard, il fuyait vers l’est de l’Ukraine, puis en Russie. Le nouveau président, Petro Porochenko, avait ensuite promis de faire toute la lumière au nom des «cent célestes», les martyrs de la révolution.

Kiev doit la vérité non seulement au nom des victimes, mais aussi afin que le pays puisse se reconstruire sur une histoire partagée plutôt que sur des théories du complot qui distillent leur poison. Du côté du procureur, on laisse entendre que les services secrets russes étaient impliqués dans ce massacre, la sécurité ukrainienne et le Ministère de l’intérieur étant infiltrés par Moscou depuis la chute de l’URSS. Si des tirs sont venus du côté des Berkout et des manifestants, ce sont les snipers postés au sommet de l’hôtel Ukraine, qui domine la place, qui ont été les plus meurtriers. Or, ils auraient été organisés par des forces spéciales russes, expliquait le mois dernier une source judiciaire ukrainienne au Financial Times.

A l’inverse, Moscou répète que ce sont les Etats-Unis qui seraient impliqués dans ces tirs de snipers pour préparer un «coup d’Etat fasciste». Lors du premier anniversaire de cette tuerie, Petro Porochenko expliquait aux proches des disparus que les enquêteurs avaient établi «un lien russe clair avec les tirs de Maïdan». Les Ukrainiens attendent toujours des preuves, que la justice fasse son travail. En limogeant l’oligarque Igor Kolomoïsky il y a peu, le président ukrainien a démontré qu’il était prêt à l’affrontement pour changer le système. Avec son rapport, le Conseil de l’Europe lui offre un levier pour réformer la justice et le Ministère de l’intérieur. Pour ne pas rester sur un échec.

Kiev doit la vérité non seulement au nom des victimes, mais aussi afin que le pays puisse se reconstruire sur une histoire partagée plutôt que sur des théories du complot

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