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Hécatombe en Méditerranée: cherchez plutôt les causes profondes

L’écrivain d’origine camerounaise Max Lobe revient sur l’hypermédiatisation des migrants noyés en Méditerranée, et l’incapacité des dirigeants européens à les secourir, voire même à comprendre les causes de la migration

Hécatombe en Méditerranée: cherchez plutôt les causes

Comment ne pas être agacé par toute cette soudaine et nouvelle sur-médiatisation qu’on fait ces derniers jours des morts de la Méditerranée? Certes, c’est l’actualité et une mise à l’agenda s’impose. Mais la vague passe et déjà on parle d’autre chose.

Et c’est bien cela qui est dommage, car cette tragédie au sud de l’Europe dure au moins depuis quinze ans! Je n’étais pas encore en Suisse que j’entendais déjà parler des candidats à la migration qui mouraient dans le ventre de l’Atlantique en tentant de rejoindre les îles Canaries. Lampedusa n’était pas encore à la mode. Au Cameroun, les ados de mon âge disaient alors un peu bêtement: «fait-quoi-fait-quoi, coûte que coûte, j’irai moi aussi en Mbeng. Même en pirogue!» Près de vingt ans plus tard, rien n’a changé.

On convoque la énième réunion d’urgence pour se jurer que jamais plus cela n’aura lieu, pour se gargariser de déclarations de bonnes intentions et accessoirement se lancer des piques. On compte les morts, on leur offre un cercueil, un tombeau dans un cimetière où reposent également les plus grands de la noblesse sicilienne. Quel lot de consolation!

Les familles des victimes n’auront jamais le corps de leurs fils. Si elles veulent faire leur deuil, elles n’ont qu’à se mettre à la plongée sous-marine pour rassembler les restes d’un rêve déchu.

A chaque naufrage de grande ampleur, lorsque des centaines de migrants meurent d’un coup, on parle de crimes contre l’humanité. Les plus véhéments osent même le terme «génocide». Ah bon?! On écrit des articles de journaux, des romans, des tonnes de papier d’encre comme celui-ci, on se retrouve dans des palaces somptueux, et puis on décide de ne rien décider. Le Nord toise le Sud.

Personne ne veut de ces gens-là. Est-ce que la misère se partage? On préfère recevoir les marchandises: pétrole, cacao, café, uranium, etc. Le pétrole! La Libye! Grande écumoire, immense passoire, un trou béant où règne le chaos depuis la mort de Kadhafi, le vilain méchant dictateur! Combien sont-ils encore de vilains méchants dictateurs à être en poste sur ce continent-là, sur la planète? Où sont donc passés les faux marchands de paix et de démocratie? Ils continuent d’entretenir des relations commerciales et financières avec les régimes les plus douteux, mais eux, ces migrants-là, non, ils peuvent crever dans leurs pays.

Qui peut reprocher à l’Europe de ne pas vouloir ni pouvoir encaisser tout ce flux migratoire? Elle a ses raisons légitimes, dont le terrorisme dit islamiste, celui-là que ces migrants fuient aussi, dans plusieurs cas. Qui peut reprocher à l’Europe sa crainte d’un appel d’air? L’expression «ces étrangers-là», «ces gens-là» qu’il faut renvoyer «chez eux» n’est pas propre à l’Europe. Je l’ai souvent entendue, petit, au Cameroun, lorsqu’on parlait des Nigérians qui pour nous étaient tous des Biafrais; fallait qu’ils rentrent chez eux. On l’a entendue récemment lorsque quelques Sud-Africains ont affiché une fois de plus au grand jour leur effroyable xénophobie, en chassant «ces gens-là» qu’ils trouvent trop noirs! Et la liste est longue. Le désir de sauvegarder ses intérêts n’est rien d’autre qu’humain. Ce désir est aussi humain que le rêve et l’espoir d’accéder à une vie meilleure. Qui en Suisse voudrait bien passer ses prochaines vacances à Homs, à Syrte ou même à Lampedusa?

Avec ou sans passeur, les migrants continueront de braver la Méditerranée. La tête haute et avec beaucoup de dignité. On appelle cela l’instinct de survie. N’avez-vous donc jamais vu des gens qui sautent par la fenêtre du cinquième étage d’un immeuble en feu, croyant ainsi sauver leur vie? Eh bien, c’est la même chose avec ces migrants. Ils sont plus que jamais conscients des risques énormes qu’ils prennent en payant pour des embarcations de fortune. Le proverbe ne dit-il pas «qui ne tente rien n’a rien»? Toutes ces personnes, toutes ces familles, toutes ces femmes et ces enfants essaient de fuir l’incendie socio-politico-économique et même écologique chez eux. Cherchez donc le pyromane au lieu d’envoyer l’armée contre les passeurs qui, de toute façon, existent dans tout type d’immigration clandestine. Ils sont affreux, certes, mais n’en faisons pas des boucs émissaires.

Le problème est ailleurs. Allez chercher le pyromane politique qui soutient ou cautionne tacitement ou même ouvertement les régimes les plus corrompus et barbares. Cherchez le pyromane économique qui pille sans le moindre scrupule et spécule sur tout, même sur l’air et le vent. Trouvez donc le pyromane écologique qui vous dira qu’il faut sauver les places de travail… en Occident! Où est passé le pyromane social qui corrompt à grande échelle, immoralement et en toute impunité parce que son action n’est pas illégale?

Ecrivain, auteur notamment de 39, rue de Berne, Editions Zoé, 2013, Prix du Roman des Romands 2014

On appelle cela l’instinct de survie. N’avez-vous jamais vu des gens qui sautent par la fenêtre du cinquième, espérant sauver leur vie?

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