Editorial

Les limites de l’admiration

Est-il possible d’exposer aujourd’hui au public l’œuvre de Le Corbusier sans aucune allusion à son passé politique?

Editorial

Les limites de l’admiration

Est-il possible d’exposer aujourd’hui au public l’œuvre de Le Corbusier sans aucune allusion à son passé politique, à ses relations étroites avec des idéologues et des intellectuels d’extrême droite, à son anti­sémitisme de jeunesse, à ses offres de service à Mussolini, à sa présence à Vichy auprès du gouvernement de collaboration avec les nazis entre 1940 et 1942? Le Centre Pompidou pense qu’il n’y a aucun inconvénient à le faire et à présenter l’un des plus célèbres architectes du XXe siècle sous le visage d’un humaniste, à s’intéresser à son œuvre plutôt qu’aux épisodes les moins reluisants de sa biographie. D’autres pensent que c’est une faute.

Les artistes, les créateurs, et donc les architectes, ont-ils un statut particulier qui leur permettrait de se soustraire au poids de leur responsabilité de citoyens? Une vie et une œuvre peuvent-elles être séparées l’une de l’autre, et si elles ne le peuvent pas, le génie en art compenserait-il la bassesse ou l’abjection d’un individu? Certains le voudraient, d’autres ne le croient pas. Ces questions sont les plus troublantes qui soient. Elles n’ont pas de réponse stable, car chacun souhaite qu’un artiste dont il admire l’œuvre soit toujours une personne admirable, et chacun sait que cela n’est pas.

L’individu Le Corbusier n’a pas été exemplaire, même si l’exposition du Centre Pompidou s’efforce d’en faire un exemple de sagesse et d’humanité. Mais les condamnations morales dont il est l’objet depuis quelques décennies ne suffisent pas à discréditer toute son œuvre. Et elles sont prononcées de loin, à des années de distance, quand la pression des circonstances est depuis longtemps oubliée. Que dira-t-on dans cinquante ans de ceux qui construisent des musées et des bâtiments fabuleux dans les dictatures du Moyen-Orient ou en Chine?

L’art, les artistes, et surtout les architectes qui contribuent à organiser notre environnement et notre vie sociale, ont des responsabilités. La nôtre est de ne pas nous laisser aveugler par notre admiration.

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