Opinion

Start-up suisses, innovation, financement: comment assembler un puzzle qui gagne

Si l’on souhaite à la Health Valley lémanique le même succès que celui de sa grande sœur américaine la Silicon Valley, certaines pièces du puzzle restent cependant à assembler avant qu’elle ne décolle véritablement.CEO et cofondateur de Sophia Genetics, Jurgi Camblong en esquisse les linéaments

Start-up suisses, innovation, financement: comment assembler un puzzle qui gagne

La Suisse fait face à un environnement changeant et ce sur plusieurs fronts, qu’il s’agisse de la renégociation des accords bilatéraux avec l’Union européenne ou de l’impact du franc fort sur son économie.

Heureusement, dans ces temps de prévision à la baisse, le pays sait qu’il peut s’appuyer sur un réseau de start-up solides et dynamiques pour apporter l’innovation et l’emploi qui soutiendront la croissance à long terme. Représenté par ce que l’on nomme désormais la Health Valley lémanique, un tissu de start-up innovantes dans le domaine de la santé, le cluster suisse a en effet le potentiel de propulser le pays à la table des principales places mondiales de l’innovation que sont San Francisco, Singapour, Cambridge ou Bangalore.

Si l’on souhaite à la Health Valley lémanique le même succès que celui de sa grande sœur américaine la Silicon Valley, certaines pièces du puzzle restent cependant à assembler avant qu’elle ne décolle véritablement. En effet, les 220 millions de francs suisses levés par les start-up de l’EPFL en 2014 ne parviendront pas à masquer le manque criant d’investisseurs en capital-risque et autres business angels auquel le pays fait face.

L’histoire est désormais bien connue des entrepreneurs suisses: chaque levée de fonds implique un passage obligé par les Etats-Unis ou Londres. Et cela n’est pas qu’une question de mentalité, ou de culture du risque comme on l’entend souvent. En tant que CEO d’une entreprise qui est née et a grandi en Suisse, il me semble urgent de prendre les mesures ci-dessous pour remédier à cette situation et renforcer la participation des start-up suisses à la croissance.

Il convient tout d’abord de renforcer la collaboration entre les grandes entreprises, helvétiques ou installées en Suisse, et les start-up présentes sur le territoire. Cette dynamique, qui s’illustre particulièrement dans le secteur de la santé, où les collaborations des Roche et autres Novartis avec des jeunes pousses sont fréquentes, présente un bénéfice mutuel: les acteurs établis trouvent auprès des start-up les dernières innovations souvent difficiles à faire émerger au sein des grosses structures que leur inertie freine et les start-up récupèrent auprès des premiers les conseils, les soutiens et le réseau nécessaire au succès de leur entreprise.

IBM l’a bien compris qui n’hésite pas dans le cadre de son projet de super-ordinateur Watson à consulter différentes start-up innovantes actives dans le Big Data, jusqu’ici en Suisse. Cette dynamique est à l’œuvre entre universités et start-up, guidée par la vision de Patrick Aebischer, et gagnerait à s’immiscer davantage dans les conseils d’administration de nos fleurons suisses. Comment? En développant en interne des programmes de mentorat et d’incubation qui favorisent les échanges et les partenariats de long terme dans une logique gagnant-gagnant.

Dans un second temps, il convient de mettre en lumière les projets suisses qui réussissent et de célébrer la réussite des entrepreneurs innovants. Je salue à cet égard la création de l’équipe nationale suisse des start-up 2015 soutenue par l’initiative Venture Lab: 20 start-up high-tech qui partiront à Boston et à New York en juin prochain pour dix jours de développement entrepreneurial intensif, organisés en partenariat avec Swissnex Boston. Les entrepreneurs à succès sont célébrés telles de véritables rock stars aux Etats-Unis. Même si nous n’en sommes pas là ici en Suisse aujourd’hui, le paysage télévisuel de ce pays gagnerait, par exemple, à s’enrichir de programmes ou séries sur les start-up suisses et leurs fondateurs.

En dernier lieu, les business angels et investisseurs en capital-risque internationaux et locaux ne se tourneront pas davantage vers les start-up suisses s’il est toujours fiscalement aussi onéreux et compliqué d’y investir. Il faut donc leur offrir les motivations pour déclencher ces investissements et cela passe inévitablement par des avantages fiscaux pour favoriser la prise de risque et déclencher le cycle vertueux que l’innovation suisse appelle de ses vœux. Les entrepreneurs et cofondateurs eux-mêmes devraient également être concernés par ces mesures, eux que la valeur fiscale de leurs actions pénalise dangereusement à mesure que la valeur de leur entreprise croît positivement. Il est temps d’instaurer un régime qui récompense l’innovation par des allégements fiscaux et des incitations à entreprendre. Pourquoi pas en suivant le bon exemple du Royaume-Uni, où existent des allégements fiscaux à la fois sur les brevets et les gains en capital pour les entrepreneurs et les business angels.

Des initiatives existent et il faut saluer ici Innovaud, mais le tissu des start-up suisses est si prometteur qu’il serait criminel de le priver du simple coup de pouce à l’investissement qui révélera à l’international des pépites helvètes. L’événement organisé mardi 12 mai à Lausanne par Le Réseau et consacré à la Health Valley lémanique illustre bien le type de plateforme dont la Suisse a besoin, rassemblant à la fois un conseiller d’Etat et des représentants des plus grandes entreprises et fonds d’investissement suisses, de même que des jeunes pousses dynamiques et innovantes. Si les entrepreneurs suisses ont pu jusqu’à présent compter sur des investisseurs étrangers pour pallier le manque de capital disponible, des solutions de long terme impliquent nécessairement de cultiver un biotope local qui incite les sociétés à se maintenir et à conserver leur savoir-faire en Suisse, face au risque d’acquisition ou de cotation à l’étranger. En définitive, des succès comme celui de la Health Valley reposent sur leur potentiel à créer de véritables écosystèmes.

L’entrepreneuriat célèbre la figure du fondateur mais c’est également un sport d’équipe. Face à l’environnement économique actuel, le moment est venu de jouer la carte du collectif pour promouvoir la Suisse comme place mondiale de l’innovation.

Il est temps de rebrancher le capital-risque suisse, habitué aux projets développés à l’étranger, sur le tissu économique local et de continuer à attirer dans le même temps les investisseurs étrangers au service des entreprises suisses novatrices. Pour sortir de la crise, le marché suisse doit être plus innovant et plus compétitif et cela passe nécessairement par un meilleur cadre et un accès facilité au financement pour les start-up suisses.

Il est temps de rebrancher le capital-risque suisse sur le tissu économique local

CEO et cofondateur de Sophia Genetics

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