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La guerre de l’UDC contre le savoir

Selon Ola Söderström, professeur à l’Université de Neuchâtel, les attaques récentes de l’UDC contre les universités sont factuellement inexactes et cachent en réalité une guerre contre des connaissances scientifiques qui contredisent ses thèses

Depuis quelques mois, l’UDC orchestre une campagne contre les universités et plus particulièrement les sciences humaines et sociales (SHS). En mars, Adrian Am­stutz, ténor du parti, proposait de réduire par deux le nombre d’étudiants en SHS, parce qu’ils ne trouveraient pas d’emploi. Après ce ballon d’essai, il y a quelques jours et peu avant la rentrée universitaire, Ueli Augsburger, député UDC bernois, est allé un cran plus loin en proposant un numerus clausus pour dissuader les étudiants de s’inscrire en SHS. Or, ces arguments sont mensongers en ce qui concerne l’employabilité des diplômés en SHS et relèvent d’une vision anachronique des besoins de l’économie. Plus fondamentalement, cette campagne relève d’une guerre contre des connaissances qui seraient contraires aux mythes et aux rumeurs que le parti fait prospérer à grand renfort de coups médiatiques. Des connaissances produites précisément par les SHS.

En guerre contre les SHS

Selon l’UDC, il faudrait diminuer le nombre d’étudiants en SHS car ils ne trouveraient pas d’emploi et ne correspondraient pas au besoin de l’économie. Il est vrai que le nombre d’étudiants en SHS a beaucoup augmenté ces dernières années. Ceci parce que la qualité de la formation en SHS est excellente en Suisse et que les SHS sont très attractives pour des étudiants qui cherchent à comprendre le monde dans lequel ils vivent. Dans ce contexte, il est souhaitable que les sciences de la nature et de l’ingénieur, tout aussi importantes, parviennent à se montrer aussi attractives que les SHS. Tout comme il est important de maintenir ce qui fait la force du système de formation en Suisse: l’équilibre entre formation universitaire, polytechnique et professionnelle.

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Il est tout à fait mensonger cependant de prétendre que les diplômés en SHS ne trouvent pas d’emploi. Au contraire, les chiffres 2015 de l’OFS montrent que le taux de chômage des ex-étudiants de SHS, cinq ans après l’obtention de leur diplôme, est plus bas (2,8%) que celui des diplômés en sciences exactes et naturelles (3,8%). Appliquer un numerus clausus pour que les étudiants attirés par les SHS fassent d’autres études, comme le propose la motion déposée par l’UDC dans le canton de Berne, a donc de forts risques d’augmenter le chômage des jeunes en Suisse.

L’employabilité des diplômés en SHS montre aussi qu’ils correspondent à un besoin de l’économie. C’est un point que l’UDC, dont la vision de l’économie semble être restée bloquée aux années 1950, ne parvient manifestement pas à comprendre. L’économie des pays les plus riches de la planète est aujourd’hui une économie fondée plus que jamais sur la connaissance. Les recherches des spécialistes suisses en la matière montrent ainsi que la croissance économique découle aujourd’hui de la capacité à mobiliser de nouvelles connaissances.

Ces connaissances sont issues autant des sciences de la nature et de l’ingénieur que des SHS ainsi que, de plus en plus, de leur articulation intelligente. Le succès planétaire d’Airbnb résulte par exemple d’une plateforme web ingénieuse, d’une forme de management innovante et d’une analyse fine des modes de vie contemporains, dont les SHS sont spécialistes. Voilà une des raisons pour lesquelles les diplômés des SHS trouvent facilement un emploi.

De façon plus générale, les SHS permettent à leurs étudiants de développer des visions stratégiques pour s’orienter dans des contextes complexes: une étude récente du British Council effectuée dans 30 pays montre ainsi que les global leaders, tous domaines confondus (politique, entreprise, etc.), sont majoritairement des diplômés des sciences sociales (44%), suivis d’une formation en business (14%) et en ingénierie (12%). Mais peut-être nos local leaders de l’UDC ne souhaitent-ils pas voir se développer ce type de compétences?

Plus généralement, on peut raisonnablement penser que ces arguments prétendument économiques servent surtout de façade pour dissimuler des motifs moins avouables. Les connaissances produites de façon rigoureuse par les SHS, faisant l’objet d’analyses critiques serrées par les pairs avant publication dans des revues scientifiques, sont en effet un caillou dans les souliers de partis comme l’UDC. Des historiens suisses répondent ainsi aux mythes propagés par l’UDC sur la bataille de Marignan ou la Deuxième Guerre mondiale. Des ethnologues démontent les thèses de l’UDC sur la situation des droits de l’homme dans des pays comme l’Erythrée. Des géographes et des politologues produisent des études statistiques sur les flux migratoires qui contredisent elles aussi les thèses du parti. La liste est longue. Elle montre que, comme une partie de la droite états-unienne qui rejette le darwinisme, contraire au récit biblique de la création, l’UDC est surtout en guerre contre le savoir. Ceci parce qu’une politique active de l’ignorance est nécessaire à son succès. Moins les mythes qu’elle propage auront de contradicteurs, mieux ses thèses pourront prospérer. Voilà ce qui est en jeu dans la campagne actuelle de l’UDC contre les sciences humaines et sociales. * A. Back, E. Enkel et G. von Krogh, «Knowledge Networks for Business Growth», Berlin, Springer, 2007.

Il est tout à fait mensonger cependant de prétendre que les diplômés en sciences humaines et sociales ne trouvent pas d’emploi

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