Opinion

Réfugiés: non, la barque n’est pas pleine!

Les flux de réfugiés qui arrivent massivement en Europe ne peuvent nous laisser indifférents. Nous avons le devoir de les accueillir, affirme Herbert Winter, président de la Fédération suisse des communautés israélites, pour qui cette situation rappelle d’autres épisodes de l’histoire, comme la tragédie de la persécution des juifs

Non, la barque n’est pas pleine!

En 1909, mon grand-père, originaire de Pologne, a immigré en Suisse. Il est venu à Zurich en espérant y trouver une vie meilleure pour lui-même et pour sa famille. Pour gagner sa vie, il fonda un petit magasin offrant des draps et des nappes. Plus tard, mon père a repris l’affaire. Il était commerçant itinérant et faisait du porte-à-porte dans les villages, pour vendre des produits textiles. A la différence de mon grand-père, qui commença à zéro en Suisse et qui mena une vie modeste jusqu’à la fin de ses jours, mon père accéda à une modeste prospérité grâce à son travail.

La plupart des 18 000 juifs de Suisse ou leurs ancêtres ont immigré en Suisse au cours de ces 150 dernières années. Des milliers de juifs ont pu se réfugier ici pour échapper aux chambres à gaz d’Hitler. Des milliers aussi ont été refoulés aux frontières et assassinés dans les camps de concentration. Pourtant, une petite partie des juifs de Suisse vit ici depuis des générations. La plupart des Suisses juifs sont – comme moi – des descendants d’immigrés qui ont quitté des pays où ils vivaient dans la misère pour fonder une nouvelle existence.

La persécution, la misère économique, la fuite, les expulsions font partie de notre histoire juive, de notre identité. Au cours de notre histoire, nous avons quitté nos pays d’origine, de gré ou de force, prenant notre destin entre nos mains, pour oser tout recommencer ailleurs.

Pour nous, les Suisses juifs, il va de soi que nous prenions parti pour les réfugiés, indépendamment de leur origine ou de leur confession. A nos yeux, chaque être humain a le droit d’aspirer à une vie meilleure. Nous sommes interpellés lorsque des campagnes électorales se font sur le dos des réfugiés, lorsqu’on brandit le spectre d’un prétendu «chaos de l’asile». Et nous sommes choqués lorsque nous voyons des gens jubiler sur Facebook quand une nouvelle barque surchargée coule en pleine mer. De tels propos diffamatoires nous rappellent les chapitres les plus sombres de notre histoire.

Nous assistons aujourd’hui à des mouvements migratoires d’envergure. Des millions de personnes fuient la guerre, la misère économique, l’exercice aléatoire du pouvoir. Personne ne nie que ces immenses flux migratoires posent des défis majeurs aux pays qui les accueillent. Il n’y a pas de solution miracle à tous les problèmes. Pourtant, force est de constater que, jusqu’à présent, notre politique de l’asile a échoué. Ce ne sont pas des barbelés qui arrêteront des personnes qui doivent fuir. Force est de constater aussi: ce n’est pas en transférant les réfugiés d’un endroit à l’autre comme des patates chaudes que l’on respecte la dignité humaine.

Les problèmes associés à ces flux migratoires nous font parfois oublier de quoi nous parlons: nous parlons d’êtres humains qui encourent des risques énormes par leur fuite pour la simple raison que la situation dans leur pays d’origine n’était pas vivable.

Dans les débats sur la migration, on part trop souvent du principe que l’immigration a un impact négatif, comme s’il s’agissait là d’un fait avéré. Nous, les Suisses juifs, sommes la preuve vivante que l’immigration, loin d’apporter uniquement des problèmes, bénéficie au pays d’accueil. Au cours des 150 dernières années, nous avons apporté des contributions remarquables à la Suisse. Aujourd’hui, nous, les Suisses juifs, faisons partie intégrante de la société de ce pays. Nous avons profité des opportunités que ce pays nous offrait, tout comme d’autres groupes d’immigrés: que serait la Suisse actuelle sans les Italiens, qui, depuis des décennies, apportent leur contribution à ce pays et qui l’enrichissent?

Nous, les Suisses, nous sommes privilégiés. Notre situation économique est bonne. Depuis 150 ans, les guerres nous ont épargnés. Quand nous nous lamentons, nous faisons souvent abstraction du contexte plus large. Dans ces circonstances, nous avons l’obligation morale de nous engager pour ceux qui ont moins de chance. Nous pourrions en faire davantage pour les réfugiés. Et nous devrions en faire davantage. La barque n’est pas pleine. Nous, les Suisses, justement, si fiers de notre tradition humanitaire, devrions traiter tous les réfugiés, indépendamment des causes de leur fuite, tout d’abord comme ce qu’ils sont: des êtres humains. Si nous nous montrons mesquins à leur égard, plutôt que généreux, nous perdons aussi notre propre dignité humaine.

Nous, les Suisses juifs, sommes la preuve vivante que l’immigration bénéficie au pays d’accueil

Avocat à Zurich et président de la Fédération suisse des communautés israélites (FSCI)

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