Opinion

Quand la course au ranking académique mène au suicide

Les dérives des politiques d’excellence dans les universités sont, selon Ola Söderström, de nature à dissuader les jeunes à s’engager dans une carrière scientifique

Il est beaucoup question depuis quelques jours, dans les forums de discussion de chercheurs, d’un collègue: Stefan Grimm. Celui-ci, professeur à la faculté de médecine de l’Imperial College à Londres, s’est donné la mort l’an dernier, à 51 ans. Ce décès fait débat parce qu’il symbolise un malaise grandissant. Il est symptomatique des dérives du modèle de gestion qui tend à s’imposer ces dernières années dans les universités, et particulièrement dans celles qui visent le sommet des classements internationaux. Il est aussi symptomatique, bien entendu, de la pression croissante dans tous les secteurs de l’emploi.

L’Imperial College est classé régulièrement parmi les dix premières universités du monde. Dans une telle université, il est attendu d’un professeur comme le défunt Stefan Grimm qu’il rapporte au moins 200 000 livres sterling par année en fonds de recherche compétitifs. Il devait aussi dans l’année à venir acquérir au moins un subside de recherche en tant que requérant principal. Ayant accumulé seulement 135 000 livres en 2014, il était mis sous pression par son supérieur hiérarchique et poussé vers la sortie. Ceci, alors même que la qualité de ses publications amenait par ailleurs des fonds à l’institution, par le biais du système d’évaluation existant en Grande-Bretagne. Ceci aussi alors que les taux de succès des projets ont baissé ces dernières années dans de nombreuses agences de financement de la recherche, au point qu’y obtenir un subside relève plus de la loterie que de la fameuse «excellence» constamment invoquée.

«Ce n'est plus une université mais un business»

Il s’agit donc, dans ces paradis de l’excellence universitaire, non seulement d’accumuler des publications et des citations, mais plus encore d’avoir un «chiffre d’affaires» conséquent. Dans un mail découvert après sa mort, Stefan Grimm écrit: «Ceci n’est plus une université mais un business avec un tout petit groupe au sommet de la hiérarchie qui profite […], alors que les autres sont pressés comme des citrons pour obtenir de l’argent.»

Les chercheurs eux, professeurs compris, sont supposés courir 12 à 15 heures par jour comme des hamsters dans leur roue, les yeux rivés sur le compteur.

Dans de telles institutions, la qualité est évaluée par des classements hautement discutables, mais que personne ne conteste plus, et par les montants engrangés par les chercheurs. La gestion est fréquemment confiée à des managers, qui ne connaissent pas le travail de recherche et gèrent leur institution comme une entreprise de pointe quelconque. Dans ce processus, le savoir devient une pure marchandise comptabilisée frénétiquement par l’administration et les chercheurs eux-mêmes, en termes de nombre de citations, de montants de recherche et de «facteurs d’impact» des revues où les résultats de recherche sont publiés. Les chercheurs eux, professeurs compris, sont supposés courir 12 à 15 heures par jour comme des hamsters dans leur roue, les yeux rivés sur le compteur.

Logique du chiffre

Cette logique n’est pas à l’œuvre dans toutes universités avec la même radicalité qu’à l’Imperial College, mais tendanciellement elle semble progresser inexorablement. Dans certaines Hautes Ecoles suisses, par exemple, les «chiffres d’affaires» minimaux requis sont du même ordre de grandeur que celui demandé à Stefan Grimm. Au point que, de plus en plus, dans les conférences internationales sont organisées des sessions où des chercheurs et chercheuses, parfois psychiquement brisés par cette logique, témoignent de la pression dont ils sont l’objet et cherchent des alternatives. Les appels à une "slow science" «constituent un exemple, imparfait mais parlant, de cette volonté croissante de faire de la science autrement*. Il ne s’agit pas de contester le rôle de la sélection et de la compétition dans une carrière scientifique. Il s’agit de préserver des conditions de travail vivables pour les chercheurs et de promouvoir les conditions de production de meilleures connaissances, car moins formées par la frénésie de «nouveauté» et l’impératif de rapidité.

Professeur d’université représente ce qu’on imagine généralement comme la profession la plus protégée et la plus stable qui soit. Détrompez-vous...

Cette évolution n’est bien sûr pas à l’œuvre uniquement dans le monde universitaire. On la retrouve un peu partout, autant dans le secteur privé que dans le secteur public. La tragique disparition d’un professeur d’université ne fait qu’éclairer le fait que peu de secteurs et d’employés sont aujourd’hui à l’abri. Professeur d’université représente en effet ce qu’on imagine généralement comme la profession la plus protégée et la plus stable qui soit. Détrompez-vous donc: c’est en train de devenir de l’histoire. Or, les sciences sont en crise de vocations. Les sciences de la nature et de l’ingénieur, surtout, peinent à attirer les jeunes. Mais, comment, dans un tel contexte, ne pas comprendre leurs réticences? A fortiori lorsqu’il s’agit de carrières dans des disciplines où une distance critique à l’égard de la nouvelle loi du marché académique est une denrée rare. On préfère mettre constamment en évidence l’exception – la chercheuse ou le chercheur sélectionnés parmi des milliers d’autres et obtenant les crédits de recherche les plus dotés – plutôt que de réfléchir à la règle et aux dérives du système d’excellence. Pourtant, il y a fort à parier que les campagnes pour attirer les jeunes vers une carrière scientifique resteront vaines tant qu’une réflexion sérieuse ne sera pas menée et que des mesures ne seront pas prises contre ces dérives.

Dans le récent film «La loi du marché «de Stéphane Brizé, Vincent Lindon est un surveillant de supermarché traquant les petits larcins. Il est aussi chargé par la direction de trouver le plus petit prétexte pour renvoyer des caissières et baisser ainsi les charges du magasin. Attrapée, l’une d’entre elles se suicide dans le supermarché. Dégouté par la logique du système dont il constitue un rouage, le personnage joué par Vincent Lindon décide de partir, de quitter son emploi. Sans un mot. Comme s’il n’y avait plus aucun collectif pour penser ces processus, ni pour tenter de les réformer. Dans le monde académique, le renforcement de la tendance actuelle pourrait conduire de nombreux jeunes chercheurs prometteurs à faire de même. A tourner les talons sans un mot, pour chercher un autre avenir que celui de hamster infatigable et sous perpétuelle surveillance.

Ola Söderström est professeur à l’Université de Neuchâtel

 

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