Nouvelles frontières

Mme Merkel et le leadership allemand

La chancelière dirige son pays depuis dix ans. Elle exerce aussi le leadership européen. Est-ce un problème?

Ses détracteurs parlent de «Kaiserin» à la tête d’un quatrième «Reich». Ses admirateurs voient en elle la «reine de l’Europe», une autorité morale. Après une décennie au pouvoir, Angela Merkel – la chancelière aux yeux d’enfant et à la moue de maîtresse d’école – ne laisse personne indifférent. Sous sa houlette, l’Allemagne s’est transformée, affirmée, normalisée puis imposée.

Qui se souvient de «l’homme malade de l’Europe», étiquette qui collait à l’Allemagne au tournant du millénaire? Il n’est pas si lointain le temps où Berlin n’avait d’autre choix que de s’aligner sur les intérêts américains. Souvenez-vous de l’époque où nos voisins ne nourrissaient d’autre ambition que de devenir une grande Suisse, commercer dans la neutralité, ni plus ni moins.

L’impulsion de Schröder

Aujourd’hui, l’Allemagne agit, ose, décide. Bref, elle assume. La culpabilité liée à son passé n’a pas disparu, mais elle n’empêche plus une certaine fierté nationale de s’exprimer. 70 ans après la fin de la guerre, les Allemands peuvent résolument regarder vers l’avenir.

Quelle est la part de la chancelière dans cette mutation? L’essentiel n’a-t-il pas été réalisé par son prédécesseur, Gerhard Schröder? Les réformes économiques et sociales impopulaires qui ont permis le redémarrage de l’Allemagne, c’était lui. L’envoi de troupes armées à l’étranger, c’était lui. Le refus de suivre les Américains en Irak, c’était encore lui, le social-démocrate épaulé par les Verts.

Deutsche Frage

C’est vrai, Angela Merkel a récupéré le pouvoir au bon moment. Mais ses deux réélections montrent aussi autre chose: sa direction du pays colle aux aspirations d’une large partie de la population. C’est trop rare en Europe par les temps qui courent pour ne pas être souligné. Elle sait aussi faire preuve de courage: face à son camp en imposant la fin du nucléaire, face à une partie de l’Europe pour négocier avec la Grèce, face à la Russie pour stabiliser l’Ukraine. Face enfin à tous les nationalistes pour accueillir les réfugiés.

Cette posture irrite. Forcément. Car l’Allemagne, quoi qu’elle fasse, reste particulière du simple fait de son poids économique et démographique, de sa centralité sur le continent et de son histoire. Son nouveau leadership fait immanquablement ressurgir les vieilles peurs et les vieilles questions – ou plutôt la question allemande (Deutsche Frage) ou le problème allemand (German problem) comme disent les Anglo-Saxons: celle du déséquilibre européen, source de conflit, que provoquerait une Allemagne trop forte.

Le problème, c’est l’Europe

La critique peut sembler injuste. Ce n’est pas par volonté de puissance que l’Allemagne prend l’initiative, mais par défaut. Ses partenaires européens ont longtemps poussé Berlin à prendre ses responsabilités. Désormais, l’Allemagne le fait. Tout simplement parce qu’elle n’a plus d’autre choix: elle est la seule puissance en capacité d’agir. La France, depuis trop longtemps, stagne, le Royaume-Uni prend le large, l’Italie est divisée, la Pologne freine, l’Espagne se désintègre…

«Le plus grand problème n’est pas l’Allemagne mais l’Europe elle-même», expliquait récemment au Graduate Institute de Genève Bernhard Blumenau. L’Allemagne est résolument pro-européenne, elle s’inscrit dans le multilatéralisme et ne défie en aucun cas le système, expliquait encore l’historien allemand. La puissance allemande n’est en quelque sorte que le résultat de l’affaiblissement de ses voisins. Et c’est pourquoi Angela Merkel va devoir de plus en plus endosser le rôle de leader européen.

Maintenant, imaginez un instant que ce leadership s’exerce hors du cadre de l’UE: là serait le véritable danger.

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