Analyse

De Mossoul à Paris, la triple stratégie de l’Etat islamique

Non, Daech n’est pas en état de faiblesse. Il risque d’aller encore plus loin ces prochains temps, estime Mohammad-Mahmoud Ould Mohamedou, directeur-adjoint du Geneva Centre for Security Policy (GCSP), professeur associé au Graduate Institute (IHEID) et enseignant à Sciences Po Paris

Contrairement à ce qui a été avancé dans différentes récentes analyses, les attaques du vendredi 13 novembre à Paris ne constituent pas «un changement dans la stratégie» de l’Etat islamique (EI), peuvent difficilement être interprétées comme un signe de faiblesse d’une organisation désemparée qui «frappe tous azimuts» et il se peut bien, qu’à l’avenir, le groupe puisse aller «plus loin» dans ses actions. Eloigné d’une lecture rapide et réactive suite aux attentats dans la capitale française, un examen historique circonstancié et clinique du groupe levantin révèle, au contraire, une stratégie évolutive depuis la prise de Mossoul le 11 juin 2014 qui a progressé de façon linéaire sur trois cercles concentriques; en «Syrak» dans les villes que tient l’EI à cheval entre la Syrie et l’Irak, dans la région moyen-orientale et nord-africaine et, désormais, internationalement avec en particulier les attaques visant la France et la Russie.

La «conquête» (comme s’y réfère l’EI dans un message anniversaire du 12 juin dernier) de la seconde plus grande ville irakienne (un million et demi d’habitants) a représenté le moment le plus important, pour l’heure, dans l’émergence accélérée de l’organisation d’Abou Bakr al Bagdadi. Après avoir mis en place, en 2010, un ambitieux plan de restructuration de l’Etat islamique en Irak (EII), qui existait depuis 2006 en tant que version remaniée d’Al-Qaida en Irak (AQI), et capitalisé sur la détérioration du conflit syrien à partir de 2011, al Bagdadi avait œuvré entre 2012 et 2014 à bâtir une soldatesque aguerrie afin d’établir un sanctuaire, ce qui fut fait à Mossoul puis, le mois suivant, à Raqqa en Syrie. Au lendemain de cet épisode fondateur qui, à l’été 2014, prend une communauté internationale par surprise découvrant brusquement et brutalement un «Etat islamique» formellement annoncé le 29 juin, l’EI faisait face au défi de la gestion de son succès militaire (32 000 soldats irakiens avaient pris la fuite). Précisément à ce stade, al Bagdadi envisage alors une stratégie dont on peut lire, aujourd’hui, qu’elle s’est traduite par la matérialisation de trois grands axes: la communication et le contrôle des territoires et ressources obtenues, le développement d’une capacité de résilience et l’expansion sur de nouveaux fronts.

Campagne médiatique

Le premier aspect de la phase post-Mossoul de l’EI s’est illustré d’abord par une campagne médiatique de grande ampleur suivant laquelle le groupe a multiplié des messages pour «annoncer au monde» son arrivée. Durant l’été 2014, une série de vidéos ultra-professionnelles d’un genre et style nouveau, en rupture avec l’amateurisme des groupes compétiteurs ou prédécesseurs, a ainsi vu le jour pour, d’une part, montrer les actions de l’organisation et, d’autre part, attirer des «combattants» de par le monde, ce qui fut suivi de résultats avec l’afflux rapide de quelque cinq mille individus provenant d’horizons divers. Dans le même temps, et toujours afin d’asseoir son contrôle, le groupe a cherché à obtenir le ralliement des différents groupes islamistes extrémistes actifs internationalement. N’ayant cure du désaveu d’une Al-Qaida, frustrée et irritée de voir une de ses propres «franchises» – un temps dirigée au nom d’Oussama Ben Laden en 2004-2006 par Abou Moussa al Zarkawi – prendre une telle ampleur, l’EI obtient rapidement l’allégeance de 31 groupes de par le monde, du Pakistan au Nigeria en passant par l’Ouzbékistan, l’Algérie et l’Égypte.

Contrôle coercitif et administration du territoire, prélèvement de taxes: l’EI se met en scène en tant qu’Etat.

Dans le même temps, et tirant les leçons précisément des pertes qu’avait connu Al Qaida en Afghanistan en 2001-2002, l’EI s’est, deuxièmement, attelée à se donner les moyens de s’inscrire dans la durée. Déclinant son tropisme d’«Etat» au-delà de l’aspect théâtral et peu conséquent qu’en avait donné, par exemple, Al-Qaida au Maghreb Islamique (AQMI) lors de sa prise des villes du nord Mali en 2012 ou, plus tôt en 2004-2007, les Shebab en Somalie, l’EI a surpris à nouveau en administrant relativement efficacement de larges zones au nord à la fois de l’Irak et de la Syrie. Prélèvement de taxes, reconstruction de routes, fonctionnement de services bancaires, remise sur pied de points Internet et, récemment, diffusion d’ouvrages scolaires ont accompagné les exécutions publiques et autres exactions. Contrôle coercitif du territoire, administration de la population et usage de la violence, certes non monopolisé; attributs factuels d’un processus de construction d’Etat tel que le groupe, qui annonce aussi vouloir frapper monnaie en novembre 2014, le répète et met habilement en scène dans un récit qui s’impose de facto face à des autorités étatiques irakiennes et syriennes absentes ou en déliquescence.

Campagne d’expansion

Troisième volet de la stratégie létale visiblement pensée de l’Etat islamique, l’ouverture de fronts additionnels représente une synthèse des deux volets précédents, à savoir une campagne d’expansion inscrite dans l’urgence et soutenue par une «économie de guerre», nourrie par la vente de pétrole au marché noir, le recel d’objets d’antiquités et la mainmise sur les liquidités dans les banques des villes conquises. L’important matériel militaire américain récupéré sur les troupes irakiennes (2300 véhicules Humvee abandonnés à Mossoul, par exemple) permet ainsi à Bagdadi de lancer deux opérations sur des fronts secondaires, Sinjar en Irak et Kobané à la frontière syro-turque, afin de préparer les prises plus tactiques de Ramadi (Irak) et Palmyre (Syrie) en mai dernier. Cherchant toujours à «maintenir l’ennemi éparpillé», comme l’exprimait en 2004 un Ben Laden version Sun Tsu, al Bagdadi frappe enfin en 2015 à la fois régionalement et internationalement. Ainsi, aux opérations en Libye (21 personnes décapitées le 16 février à Derna), au Yémen (137 personnes tuées dans une mosquée le 20 mars à Sanaa), en Arabie Saoudite (4 personnes tuées le 29 mai à Dammam) et en Tunisie (38 individus assassinés dans un complexe hôtelier à Sousse le 26 juin), vient s’ajouter le cercle international avec l’attentat contre l’avion russe le 4 octobre (224 morts) et les attaques du 13 novembre à Paris (130 morts).

En sus de ces dernières actions qui portent le signe de planification de l’EI, le groupe, notamment par sa communication, a continué à chercher à influencer des individus radicalisés en Europe et aux Etats-Unis, comme peuvent en attester les attaques des frères Kouachi et Amedy Coulibaly le 7 janvier dernier à Paris, la tentative par Elton Simpson le 4 mai à Garland au Texas et celle par Ayoub El Khazzani sur le train Thalys Bruxelles-Paris le 21 août dernier. Aujourd’hui, les menaces proférées à l’égard des États-Unis au lendemain des attaques sur Paris donnent à penser que l’Etat islamique entend poursuivre sa stratégie déclinée sur ces trois fronts depuis la prise de Mossoul.

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