Éditorial

Arabie Saoudite, les apprentis sorciers

Le pouvoir saoudien a pris un risque majeur en décidant d’exécuter l’un des dirigeants les plus respectés de sa minorité chiite, le cheikh Nimr al-Nimr. Cette initiative ainsi que l’intervention au Yémen témoignent d’une prise de risque croissante, qui confine à la perte de maîtrise

Le pouvoir saoudien a pris un risque majeur en décidant d’exécuter l’un des dirigeants les plus respectés de sa minorité chiite, le cheikh Nimr al-Nimr. Il s’attendait sans doute aux réactions de colère que son geste a provoquées, à commencer par l’incendie criminel de son ambassade à Téhéran. Et il a certainement anticipé quelques autres violences à travers le monde musulman. Mais là s’arrête sa sagacité et ici commence un énorme saut dans l’inconnu.

Ryad aurait tué Nimr al-Nimr et une poignée d’autres militants chiites pour compenser l’exécution de plusieurs dizaines de djihadistes sunnites, membres de la confession majoritaire dans le royaume. Peut-être. Mais il n’a fait dans ce cas que troquer un danger contre un autre, la colère d’une partie importante de sa population contre la fureur de son principal ennemi extérieur, l’Iran. Une alternative dans laquelle il n’aurait jamais dû se laisser enfermer.

Le terrain est des plus sensibles. Les chiites d’Arabie saoudite subissent non seulement, comme leurs compatriotes, l’une des pires dictatures de la planète. Ils souffrent aussi de discriminations particulières, notamment dans les domaines économiques et religieux. L’ancien roi Abdallah a bien essayé il y a quelques années de reconsidérer leur sort, ses efforts sont restés largement vains. Le feu couve toujours sous la cendre. Et l’exécution du cheikh al-Nimr menace désormais de le transformer en brasier.

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Le moment s’avère aussi des plus délicats. La puissance protectrice des sunnites, l’Arabie saoudite, et celle des chiites, l’Iran, entretiennent des relations tendues depuis des décennies. Il leur est même déjà arrivé dans le passé de rompre leurs relations diplomatiques, comme elles viennent de le faire ces derniers jours. Mais leur dissension, alors, ne concernait qu’eux. Aujourd’hui, elle s’inscrit dans un enchevêtrement de conflits difficilement maîtrisable.

La situation au Moyen-Orient est devenue dangereusement fluide et, par conséquent, imprévisible. La conclusion d’un accord sur le nucléaire iranien, l’intervention militaire de la Russie en Syrie, et les attentats djihadistes de Paris ont changé en quelques mois, et parfois en quelques jours, la perception du danger chez quelques-uns des acteurs les plus importants de la scène régionale. Au point que des positions apparemment acquises, comme l’hostilité absolue des Occidentaux envers le régime de Damas, se sont modifiées.

L’Arabie saoudite a été desservie par la plupart des développements récents. Sa nervosité est donc bien compréhensible. Mais ses dernières initiatives, de son intervention au Yémen à l’exécution du cheikh al-Nimr, témoignent d’une prise de risque croissante, qui confine à la perte de maîtrise. Une attitude inquiétante pour elle comme pour les autres.

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