Opinion

Cette relative indifférence des Suisses devant les drames français

L’historien François Garçon analyse pourquoi, à son sens, les Suisses sont restés assez froids devant les tragédies qui ont endeuillé la France l'année passée

Tétanisés par les assassinats de masse de janvier puis de novembre 2015, les Français ont été touchés par les élans de solidarité que leur a témoignés l’ensemble de la planète. Dans les coins les plus improbables du globe, il s’est en effet trouvé des foules d’anonymes pour exprimer leur soutien à la France, à son style de vie, voire aux transgressions blasphématoires et parfois outrancières auxquelles se livrent certains de ses intellectuels. 20 000 personnes à Bruxelles, 3000 à Québec par une température polaire: -10°! Mais, curieusement, à peine 100 à Berne (deux cents fois moins qu’à Bruxelles, pour une démographie quasi comparable), 200 à Lausanne, moins de 1000 à Genève, quasiment autant qu’à Annemasse.

Pour ne rien dire de la Suisse alémanique où les rassemblements, quand il s’en est trouvé, étaient clairsemés. Voilà des disparités intrigantes. Comment expliquer en effet l’assèchement de manifestants sitôt franchie la frontière du Jura? Inexpiable vendetta contre la France? Tout tend à penser que, depuis le 10 août 1792, l’éponge est passée sur le massacre des Gardes suisses de Louis XVI. Large adhésion des Suisses aux valeurs prônées par les terroristes et à leur combat contre la liberté d’opinion? Si tel était le cas, le nombre de Suisses partis rejoindre Daech serait élevé. Or, à s’en tenir aux estimations des différents services de renseignements nationaux et internationaux, ce chiffre est non seulement bas mais, rapporté à la démographie du pays, bien moindre que les contingents de Français, de Belges, pour ne rien dire des Tunisiens.

Une retenue protestante?

Reste donc l’étrange paradoxe: les Suisses rejettent certes plus massivement que leurs voisins l’idéologie islamiste fourre-tout et meurtrière mais, au lendemain des massacres de masse perpétrés à leurs portes, leur aversion pour les crimes commis en son nom n’a pas trouvé de formulation collective. Retenue protestante? L’argument n’est pas faux. Mais, à ce que l’on sache, les Suisses n’ont pas le monopole de la réserve calviniste, et les cantons à majorité catholique ne se sont pas davantage mobilisés.

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Et si l’explication avait un soubassement historique? Dans un passé récent, les pays européens ont tous connu d’épouvantables tragédies. Du nazisme, l’Allemagne est sortie coupée en deux et en ruines et ce n’est qu’en 1955 que l’Autriche a retrouvé sa souveraineté. Si la France est moins éclopée de la Deuxième Guerre mondiale, elle a ensuite eu à gérer, de manière calamiteuse, sa débandade coloniale. L’Italie s’est reconstruite avec un Mezzogiorno à ses basques, quant à l’Espagne, ça n’est qu’en 1975 qu’elle s’est débarrassée de sa dictature, autant brutale qu’archaïque.

Tout va très bien au «pays le plus heureux du monde»

A ces calamités, la Suisse a échappé. Elle a même su prévenir les guerres sociales sur son sol, du style de la grève des mineurs anglais de 1984-1985, avec ses 20 000 blessés et ses milliers d’arrestations. Dès 1937, avec la Paix du Travail, la question sociale était propre en ordre: négociations, conventions collectives et salaires décents devenaient la norme suisse, un modèle d’efficacité et de pragmatisme dont pourraient s’inspirer aujourd’hui les spécialistes du monde entier. La Suisse est donc depuis longtemps un pays pacifié. Des prurits de rue, à Zurich ou à Genève, surviennent épisodiquement. Quelques devantures cassées par des jeunes désœuvrés rappellent que, fondamentalement, tout va très bien au «pays le plus heureux du monde».

Derrière ce panorama quasiment vitrifié que trouve-t-on? Pour rencontrer le dernier événement majeur et meurtrier ayant ensanglanté la Suisse, il faut remonter loin dans le temps. A 1848 exactement, à la guerre du Sonderbund qui vit l’éclatement de la Confédération et 93 morts sur le champ de bataille. Dans l’impensé collectif suisse, cette sanglante guerre est toujours là où, conservateurs et radicaux, mais aussi régénérés et ultramontains, catholiques et protestants, s’affrontèrent. Pour leur bonheur, le Sonderbund est l’unique toile de fond sur laquelle continue de s’écrire l’histoire des Suisses.

Les Suisses ne touchent pas aux convictions religieuses

Cette toile de fond livre une des clés de leur comportement collectif actuel: les Helvètes perdent leur retenue sitôt que l’on touche aux convictions religieuses. Que l’on se souvienne du triomphe inattendu de l’initiative populaire contre les minarets qui, en creux, soulignait l’extrême susceptibilité des Suisses quant à la préservation du statu quo confessionnel. Fait religieux d’autant plus prégnant que, contrairement aux guerres impérialistes, coloniales, sociales ayant secoué les autres pays occidentaux, rien depuis 168 ans n’est venu ici estomper la bataille alors gagnée contre le cléricalisme. Voilà peut-être pourquoi, même si proches géographiquement du peuple français, les Suisses s’en sont montrés à ce point distants lors des récents moments tragiques.

Comme si, du point de vue suisse, les Français, ce peuple se proclamant laïc, voire athée et qui guerroie contre des assassins éructant une religion dévoyée, s’étaient imprudemment attaqués au dragon religieux, le dernier à avoir ravagé la Confédération au risque de la dissoudre. Certains peuples ont la mémoire longue, notamment quand, ici pour le bonheur des intéressés, leur paysage historique est sans grand relief.

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