Opinion

L’ONU manque à son devoir de protéger les enfants déclarant avoir été sexuellement abusés

Les institutions onusiennes n’ont pas su réagir aux plaintes d’abus sexuels sur des enfants commis par des soldats français en République Centrafricaine, accusent trois experts, Philip D. Jaffé, professeur à l’Université de Genève, Jean Zermatten, ancien président du Comité des droits de l’enfant à l’ONU et Benoît Van Keirsbilck, président de Défense des enfants – International

La mise en œuvre des droits de l’enfant trébuche au cœur même du système onusien, l’organisation chargée de la promotion des droits humains et de la protection à travers le monde des personnes vulnérables, en particulier des enfants. La lecture du rapport d’enquête indépendant sur les violences et abus sexuels commis par des troupes françaises opérant sous autorisation onusienne en République Centrafricaine montre que l’ONU n’a pas su réagir aux accusations d’abus sexuels commis par des soldats appartenant aux troupes Sangaris de maintien de la paix. L’ONU n’a pas fait mieux que l’Eglise catholique face à ses prêtres pédophiles!

Résistance passive

Ces dernières années, le monde a été témoin de la résistance passive de l’Eglise catholique à réagir face aux sévices sexuels infligés à des enfants par des prêtres assouvissant leurs déviances en profitant de leur rôle de religieux et de la confiance accordée à ce statut.

A l’instar des délinquants sexuels de tous bords, dont la meilleure défense est d’abord de faire la sourde oreille aux allégations des victimes, puis de nier le bien-fondé des accusations en se réclamant d’une supériorité morale et en disqualifiant la parole même de l’enfant, l’Eglise, sous la pression de l’opinion publique et de quelques procédures judiciaires rondement menées, a finalement lentement évolué vers une reconnaissance, sinon d’une responsabilité institutionnelle, du moins de la réalité des perversions de certains de ses représentants.

Progression apathique

Cette progression apathique des mentalités dans les plus hautes sphères dirigeantes (évêques, cardinaux et administration du Saint-Siège), n’a eu comme effet que de convaincre les victimes toujours plus nombreuses que l’institution était incapable d’empathie, ne pourrait jamais s’excuser avec authenticité et mettre en place les mécanismes et les procédures qui cessent de protéger les auteurs d’abus et accordent une plus grande considération et crédibilité aux victimes.

L’Eglise a, depuis quelques années, effectué une prise de conscience en profondeur et a parcouru un chemin conséquent.

Or, à peine la gestion de la crise institutionnelle des abus sexuels au sein de l’Eglise s’estompe-t-elle que l’Organisation des Nations Unies se retrouve dans une tourmente analogue, accusée d’avoir refusé d’entendre et de protéger des jeunes enfants victimes se plaignant d’abus sexuels graves de la part de soldats français d’une force de maintien de la paix déployée en République Centrafricaine.

Actes abjects

En résumé, de décembre 2013 à juin 2014, des soldats français auraient abusé sexuellement, parfois de manière répétée, d’au moins une demi-douzaine d’enfants âgés de 9 à 15 ans. Agissant de manière particulièrement abjecte, profitant de leur pouvoir et de leur puissance économique dans le contexte d’une détresse sociale aiguë, ces militaires auraient proposé de la nourriture en échange d’actes sexuels. Les détails sont révélés dans un rapport sans complaisance rédigé par une commission indépendante sous la direction de Mme Marie Deschamps, une ancienne juge canadienne, et récemment remis à M. Ban Ki-moon, Secrétaire général de l’ONU.

Le rapport indique que l’organisation, dans son ensemble, dont UNICEF et le Haut-commissariat pour les droits de l’homme, n’a pas pris le parti d’entendre les enfants victimes et de traiter leur parole avec considération, la noyant dans ses méandres bureaucratiques. Pire, divers services et personnalités de l’ONU ont conjugué leurs ressources pour diaboliser un employé lanceur d’alertes, le chevronné haut fonctionnaire suédois Anders Kompass, qui a transmis ses inquiétudes aux autorités françaises à propos du comportement criminel suspecté de certains soldats. Cloué au pilori, suspendu de ses fonctions, placé sous enquête dans la perspective de son licenciement, M. Kompass, avec notamment le soutien de la diplomatie suédoise, a finalement été réintégré dans ses fonctions.

Trahison aggravée

Tout est bien qui finit bien, serions-nous tentés d’affirmer!

Pas vraiment, car à ce jour le cœur de l’affaire, l’abus sexuel d’enfants victimes, n’a abouti à aucune action décelable à l’encontre des présumés auteurs, des militaires français. Pour ce qui concerne l’ONU, le Secrétaire général a indiqué qu’il agirait rapidement à l’encontre d’employés qui n’auraient pas œuvré pour le bien-être des enfants. Seul un haut fonctionnaire a été lourdement sanctionné. Pourtant le rapport de Mme Deschamps est cinglant dès son premier paragraphe: «Lorsque des forces de maintien de la paix exploitent la vulnérabilité des personnes qu’ils ont pour mission de protéger, il s’agit d’une rupture fondamentale de la confiance. Lorsque la communauté internationale faillit dans la prise en charge des victimes ou que la mise en responsabilité des auteurs n’est pas réalisée, la trahison est aggravée».

Comment donc ne pas constater que la protection des enfants reste un objectif à géométrie variable? Bien entendu que protéger et assurer le bien-être des enfants sont des priorités des milieux humanitaires, des grandes institutions gouvernementales et de la myriade d’organisations non gouvernementales, dont beaucoup sont basées à Genève. Toutefois, l’écoute de l’enfant déclarant être victime de personnes en charge d’assurer sa protection semble toujours être repoussée sous les prétextes les plus divers.

Impunité

De plus, si la parole de l’enfant est recueillie dans les règles de l’art pour que des procédures judiciaires puissent être entreprises à l’encontre des auteurs d’abus sexuels, elle reste fragile lorsque ce sont des puissants, des officiels, des agents publics qui sont accusés. C’est la parole de la victime enfant contre l’auteur présumé dont le statut semble d’emblée offrir une certaine impunité. Longtemps les pères qui abusaient de leurs enfants ne risquaient pas grand-chose et les prêtres pédophiles ont profité des décennies durant, d’une certaine connivence de la part de la hiérarchie de l’Eglise.

L’ONU n’est que le dernier exemple en date de ce paradoxe: l’empathie devrait être la forme spontanée et immédiate envers les plus vulnérables, dont bien entendu les enfants, alors que l’on découvre en fait, de manière fort décevante, que tout système a pour réflexe premier de se protéger tout en faisant fi de son mandat et de la confiance qui lui est reconnue. Il y a là de quoi s’indigner!

C’est, à n’en pas douter, ce que fera le Comité des droits de l’enfant lors de sa session qui s’est ouverte cette semaine à Genève, à l’occasion de l’examen de la manière dont la France remplit ses obligations à l’égard des enfants.

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