Revue de presse

A Angoulême, la polémique du machisme ordinaire révèle le système archaïque du festival de BD

Au-delà du sexisme du festival, dénoncé tous azimuts, c’est tout le système de la manifestation angoumoisine qui est visé: sa gérontocratie, sa ringardise, son snobisme, sa méconnaissance des nouvelles tendances dans le 9e art

Même le Washington Post en parle: c’est dire si l’affaire de «sexisme» qui secoue le 41e Festival international de la bande dessinée d’Angoulême, qui aura lieu du 29 janvier au 1er février, essaime sur la planète médiatique! Car «après avoir annoncé qu’il ajouterait des noms de femmes à sa sélection exclusivement masculine de nominés au Grand Prix», explique Le Monde, la manifestation «a finalement décidé, jeudi 7 janvier, de ne publier aucune liste».

«Les votants sont, de fait, invités à voter pour qui bon leur semble. […] Une grande confusion a, semble-t-il, précédé cette décision» dans le maelström de protestations qui a soufflé durant toute la semaine et que beaucoup de politiques ont attisé. Pour obtenir quoi? Une simple évolution «de la short list à la no list», ricane Libération.

Lire aussi: Un festival accusé de sexisme

Sans compter «la guerre des subventions, une direction décriée, la fronde des académiciens», voilà de quoi à nouveau «fragiliser le festival du 9e art», juge Le Figaro. «Le calcul est simple, dit-il. Simpliste? Zéro femme pour décrocher le Grand Prix cette année, et une seule primée en quarante-trois ans d’existence. […] Un collectif d’auteures a aussitôt lancé un appel au boycott […] et le mot-dièse #WomenDoBD a fait son apparition sur Twitter pour vanter la qualité du travail» des femmes dans ce domaine.

Où sont donc les Claire Bretécher et autres Marjane Satrapi? Tout ça a l’air un brin «gender correct», mais ce n’est que l’air… Et ce n’est surtout pas un hasard, la virulence des polémiqueurs en atteste. Par exemple, ce «bienvenue au Moyen Age» lancé par le journaliste Pascal Praud sur RTL: «Les hommes dessinent, les femmes apportent la bière. Je ne suis pas un spécialiste de la bande dessinée, je ne suis pas un maboul de la parité, mais que les membres du jury du Festival d’Angoulême soient incapables de nommer une seule femme parmi une liste de 30 auteurs, tous masculins, révèle ou leur folie, ou leur bêtise, ou leur incompétence.»

Or, c’est tout de même «à un homme, Riad Sattouf, que l’on doit la médiatisation – sur sa page Facebook – de cette nouvelle affaire angoumoisine», l’auteur de BD qui, «après avoir dessiné La Vie secrète des jeunes pendant neuf ans dans Charlie Hebdo, a rejoint L’Obs qui, justement, résume très bien la polémique qui sévit depuis mardi: c’est un raz-de-marée! Il l’illustre par les deux images, emblématiques, qui figurent ci-dessus.

Facebook.com/riadsattouf

Le revirement de dernière minute des organisateurs d’Angoulême, cela «s’appelle s’ôter une épine du pied». Ou un sauve qui peut. Mais «l’indignation des artistes comme de leurs lecteurs» demeure, même si elle «a fini par être prise en compte […], par des organisateurs qui se sont, de toute évidence, creusé les méninges pour ramener la concorde», commente La Croix.

«La démocratie directe semble finalement l’avoir emporté», pensent pour leur part Les Inrocks. Qui rappellent la «chronologie d’un système de vote kafkaïen» à Angoulême. Dont la meilleure étape est, comme le disait un article de la revue Zoo intitulé «La gérontocratie recadrée», le Grand Prix «commençait à perdre de sa superbe», avant que le festival ne décide d’ouvrir […] les votes aux professionnels de la bande dessinée.

Les Japonais snobés

Cet article critiquait notamment ainsi «le manque de diversité au sein des lauréats»: «Les femmes sont quasi absentes du palmarès. Seule Florence Cestac a été élue, en 2000. Les non-francophones sont rares. […] Les auteurs japonais sont littéralement snobés par l’Académie des Grands Prix.» Dans le détail, c’est effectivement «kafkaïen».

Dans une autre excellente contribution, Les Inrocks donnent la parole à Marie Moinard, éditrice, auteure et membre du Collectif des créatrices de bande dessinée contre le sexisme, pour lequel la discrimination dans la BD est la même que celle «de la en général. «Ce qui agace de manière récurrente les auteures, dit-elle, c’est d’être systématiquement ramenées à leur sexe avec des questions du type «Comment définiriez-­vous la bande dessinée féminine?»; «Existe-­t-­il un trait spécifiquement féminin?» Ou lorsqu’on les assigne à des thématiques intimistes, girly. C’est aberrant, estime Marie Moinard, on ne parle jamais de BD masculine, mais de polar, de western, de science-­fiction.»

«Le girl power obtient gain de cause», titre pour sa part Rue89. Mais Joann Sfar a qualifié entre-temps sur Le Huffington Post la liste des nommés d’«anachronique» et parle d’une «cérémonie […] déconnectée des réalités des bandes dessinées actuelles». Quant au site Slate.fr, il propose sa propre liste de femmes bédéistes intéressantes, qui achève, en sous-entendu, de ringardiser le «système» et la «caste» d’Angoulême.

Le directeur, «un crétin total»

Dans Le Journal du dimanche, l’unique femme à avoir reçu le Grand Prix (en 2005), Florence Cestac rue dans les brancards d’un festival «devenu aujourd’hui un simple rendez-vous commercial, une foire à dédicaces». L’argument consistant à défendre une sélection 100% masculine pour récompenser «un auteur pour l’ensemble de son œuvre et de sa carrière», est basé sur le fait que «l’histoire de la BD jusqu’aux années 80 est essentiellement d’obédience masculine». Mais il ne tient pas la route.

«Oui bien sûr, mais c’est l’avis du directeur du festival d’Angoulême qui est un crétin total», répond Cestac. Pour elle, «les organisateurs du festival ne connaissent pas leur sujet: ce n’est pas parce que la bande dessinée est consommée et achetée majoritairement par les hommes que les œuvres féminines n’existent pas. Il y a plein d’auteures de ma génération et de la génération suivante qui méritent amplement le Grand Prix. La moindre des choses, c’est que des femmes soient nominées!»

D’aileurs, promet-elle enfin, «ça va bouger! A mon époque, on était trois ou quatre dessinatrices. Par rapport à la masse des dessinateurs, on ne faisait pas le poids. Alors, on s’est résignées à dire que ça ne servait à rien, on faisait avec. […] Mais j’ai encore l’impression qu’il faut de nouveau monter au créneau pour se faire entendre, comme en 1968.»

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