Ma semaine suisse

L'arsenic des mots

Une chronique sur l'infiltration de la langue qui parle des migrants, de l'UDC et de Viktor Klemperer

L’éditorial le plus pertinent, en ce début d’année, on le doit à une lettre de lectrice de la NZZ, inquiète de la dérive des mots. Choquée, elle réagissait à l’expression allemande «in der Schweiz geborene kriminelle Ausländer», qui laisse une ambiguïté entre «étrangers criminels nés en Suisse» et «étrangers nés criminels en Suisse". D’où son effroi. «Est-ce que «criminel» est une caractéristique due à la naissance, comme la taille ou les cheveux bruns?» s’inquiétait-elle, en dénonçant la perversion de la langue.

Décrire les vagues de réfugiés déferlant sur nous comme s’il s’agissait de catastrophes naturelles, voilà qui est inacceptable, aux yeux de la lectrice du quotidien zurichois. Nous assisterions, selon elle, à l’importation dans le langage courant de l’arsenal linguistique du populisme. Dont nous ne voyons même plus la dérive.

Ainsi en va-t-il de l’initiative populaire «pour le renvoi effectif des étrangers criminels» dite, par ses auteurs, «initiative de mise en œuvre». Une définition qui laisse supposer que ce nouveau texte constitutionnel ne serait destiné qu’à appliquer la première initiative, «pour le renvoi des étrangers criminels», acceptée par le peuple en novembre 2010. En somme rien de nouveau. Il ne s’agirait que d’appliquer une décision populaire directement par voie constitutionnelle plutôt que dans la loi. En réalité, le sous-titre «initiative de mise en œuvre» est trompeur. Le texte sur lequel nous aurons à nous prononcer comporte en effet, par rapport à l’initiative de 2010, une seconde liste bien plus importante de délits, avec la notion de récidive, entraînant l’expulsion automatique. 10’210 personnes devraient ainsi être renvoyées chaque année, contre 3863 sur la base de la loi d’application adoptée par le parlement. Nous ne sommes plus dans une simple exécution de la décision de 2010, mais bien dans un net durcissement.

De la même manière, l’expression «chaos de l’asile» s’est-elle installée dans le langage politique dès le début 2015, alors que rien n’indique une perte de maîtrise de la situation. Et bien que l’on s’attende à ce que les demandes d’asile atteignent le chiffre de 39 000 pour l’ensemble de l’année écoulée, soit 10 000 de plus que l’an dernier, la situation en Suisse n’a rien de comparable à ce que vivent l’Autriche ou l’Allemagne. «Juges étrangers», «menace sur la souveraineté», «rétablir enfin la sécurité», voilà des expressions qui par leur seule fréquence dictent le débat politique. «Lorsque moi j’emploie un mot, fait dire Lewis Caroll à l’œuf Humpty-Dumpty, il signifie exactement ce qu’il me plaît qu’il signifie… ni plus, ni moins».

Le philologue allemand Viktor Klemperer, l’auteur qui traversa la terreur nazie malgré sa judaïté et survécut à l’anéantissement de Dresde, avait bien vu la puissance des mots, lui qui analysa systématiquement la langue du IIIe Reich dans sa «Lingua Tertii Imperii». «Les mots peuvent être comme de minuscules doses d’arsenic, on les avale sans y prendre garde et voilà qu’au bout de quelque temps ils deviennent toxiques». Adoptées de façon mécanique et inconsciente, les expressions et tournures syntaxiques s’insinuent dans nos cerveaux et contribuent à modifier notre perception de la réalité. La langue pense à ta place, résumait Klemperer.

Et c’est ainsi que la notion de «peuple suisse», à cause de sa connotation populiste, a été abandonnée à l’UDC par l’ensemble des autres partis politiques. Qui lui ont substitué le mot «électorat». Le langage témoigne ainsi de la dérobade générale.

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