Stratégie

Ne plus avoir peur de la guerre

L’expert militaire Pierre Servent exhorte les sociétés démocratiques à ne pas craindre la guerre pour vaincre l’hydre terroriste

Commentateur prisé des médias audiovisuels français parce qu’il est un expert militaire avisé, esprit vif, sobre, synthétique et capable parfois, mais très rarement, de s’emporter avec une passion que sa réserve habituellement sait dominer, Pierre Servent publie à point nommé un essai de quelque trois cents pages sur la période extrêmement troublée que nous vivons actuellement: «L’extension du domaine de la guerre».

On reconnaîtra là une allusion au fameux roman de Michel Houellebecq, «L’extension du domaine de la lutte». Chez Houellebecq, c’était la lutte des classes qui contaminait massivement les relations entre les hommes et les femmes de la société néo-libérale dans laquelle nous baignons, ou plutôt: nous pataugeons.

«Étendard contre étendard»

Chez Pierre Servent, c’est la guerre sous toutes ses formes, des plus organisées aux plus improbables, qui sont l’objet de son observation attentive. Son constat: «Cela fait maintenant plusieurs décennies que les guerres n’en font plus qu’à leur tête. Elles n’obéissent plus aux partitions classiques d’hier: Etat contre Etat, armée contre armée, étendard contre étendard. Elles sont baroques, dodécaphoniques et en perpétuelles transformations. On ne sait même plus comment les nommer…»

Les guerres nouvelles touchent avec prédilection les civils, ici, chez nous, et au plus loin. Elles vont durer bien plus longtemps que la Première et la Seconde Guerre mondiale réunies.

D’où sa comparaison avec Houellebecq: «Le domaine de la guerre est en pleine extension». Et son observation quasi chirurgicale: «Ce cancer s’en prend aux parties «molles» de notre monde, comme le font les crabes les plus virulents». Pour arriver à cette première et bien intéressante constatation: ce cancer diagnostiqué «provoque bien moins de morts que les grands modèles du XXe siècle mais il est terrifiant par son caractère mutant et invasif.» Puis cette seconde, qui nous plonge dans une légère appréhension: «Les guerres nouvelles touchent avec prédilection les civils, ici, chez nous, et au plus loin. Elles vont durer bien plus longtemps que la Première et la Seconde Guerre mondiale réunies».

Et enfin cette troisième constatation: «ce phénomène guerre concerne désormais, à travers le terrorisme, cinq des six continents. Il se déploie aussi bien sur le terrain militaire que sur la Toile, enrôle dans le même camp des fous de Dieu et des laïcs, mobilise des familles entières qui partent faire le djihad, transforme de «gentils garçons «en tueurs fanatiques, et des jeunes filles au sourire angélique en kamikazes ou en épouses soumises à leur moudjahidin de mari». Bref, les repères vacillent.

Se faire stratège

Face à ce diagnostic que l’on qualifiera volontiers d’apocalyptique, mais qui, au fur et à mesure que les jours s’écoulent et nous livrent son lot désormais quasi quotidien d’attentats et de morts, que préconise donc le souriant et calme colonel de réserve Pierre Servent? De changer de logiciel et de se faire stratège. Rien de moins.

Tous stratèges, donc, afin que la peur ne s’empare pas de nos sociétés et leur fasse perdre sang froid et rationalité. Or, constate à regret Pierre Servent: «nos sociétés adolescentes, individualistes, adeptes du lacrymal, du compassionnel et de l’émotionnel sont fragiles».

Pour résister et vaincre l’hydre terroriste et cette métamorphose des guerres, il faudra qu’elles réapprennent d’une part le temps long, et d’autre part à ne plus avoir peu du mot «guerre». Alors seulement elles sauront décrypter ces guerres obliques, spéciales, de valeurs qui les accablent. Et y réagir de manière rationnelle et proportionnée. Le livre de Pierre Servent est un plaidoyer de combat. A la leçon aujourd’hui indispensable.

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