En Tête

Une Chinoise au pouvoir, enfin!

Les Taïwanais s’apprêtent à élire une présidente, Tsai Ing-wen. Evénement inouï dans l’univers chinois. La moitié du ciel se venge de Mao

Il y eut Cixi. Mais la douairière, jusqu’en 1908, régna masquée derrière son fils, puis son neveu. Et Wu Zetian, il y a quatorze siècles. Il y eut Jiang Qing. Mais cette furie était la femme de Mao, et elle fut mise aux fers à peine son mari embaumé. Les Chinois se comptent en milliards, et pourtant, dans leur histoire politique, les femmes sont à peu près invisibles si elles ne sont pas épouses ou concubines. Alors, quand les Taïwanais éliront samedi Tsai Ing-wen à la présidence de leur République (son avance dans les sondages est massive), ce sera, dans le monde chinois et au-delà, un événement inouï.

De l’autre côté du détroit, en République populaire, la domination masculine est encore totale. Mao Zedong avait bien dit que les femmes «tiennent la moitié du ciel», mais en les flattant ainsi, il les informait que c’est surtout un boulot: porter. Depuis la «libération» aucune femme n’a jamais été admise dans le saint des saints communiste, le comité permanent du bureau politique. Dans le bureau lui-même, il n’y a qu’une dame parmi vingt-quatre hommes: la fille d’un ministre. Au parlement, une poignée d’élues, mais l’Assemblée nationale populaire est une chambre d’enregistrement des diktats du parti. Et la présence à Berne de l’ambassadrice Xu Jinghu – pardon Madame – n’est qu’une exception confirmant la règle.

Une révolution provocante

L’élection imminente de Tsai Ing-wen est donc une révolution provocante. Le mot – bien sûr – n’existe pas, mais cette femme de 59 ans est une mandarine: très haute servante de sa République, archidiplômée (Taipei, Cornell, London School of Economics), négociatrice internationale de première force. Pourtant, si elle inquiète les mâles de Pékin, ce n’est pas d’être femme, mais parce qu’elle brouille leurs plans.

Tsai est la candidate du parti démocratique progressiste (DPP), qui a mis l’indépendance de l’île dans sa charte et arrive pour la deuxième fois au pouvoir. La première fois, ça s’était mal terminé, en 2008, dans un fort parfum de corruption: l’ex-président Chu Shui-bian est aujourd’hui en prison.

Le vaincu annoncé de samedi est le candidat du Guomindang (KMT), Eric Chu, maire de Taipei. Pékin a tout fait pour favoriser l’élection de ce représentant de l’ancien ennemi nationaliste. Par exemple en organisant en novembre une première rencontre historique entre les deux présidents, Xi Jinping et Ma Ying-jeou. En vain. Le bilan des mandats nationalistes est trop gris: économie stagnante, chômage en hausse. Et la méfiance des Taïwanais augmente au fur et à mesure que s’affirme l’autoritarisme du maître de Pékin.

Communistes et nationalistes ont conclu une – fragile – entente en affirmant que la Chine est une. Ils ont inscrit cette proximité, en 1992, dans un consensus ambigu, chacun interprétant cet accord à sa manière. Le Guomindang table sur une évolution du continent. Pékin multiplie avec Taiwan les traités, convaincu qu’à terme le grand frère gobera la province égarée; mais avec une menace à la clé: toute velléité d’indépendance sera contrée par la force des armes.

Visées troubles

Tsai Ing-wen, que les communistes accusent déjà, comme le Dalaï-lama, de séparatisme et de visées troubles, veut-elle l’indépendance? Elle ne s’exprime pas ainsi: elle dit que c’est de toute façon aux Taïwanais de dire ce qu’ils veulent. Aux yeux de Pékin, une horreur. Car Tsai ajoute sa voix, la plus forte, à l’arc démocratique qui passe par Hongkong, se prolonge dans les minorités qui se sentent opprimées, et finit dans le cœur ardent du peuple chinois lui-même.

En 2014, les étudiants taïwanais, par leur «révolte des tournesols», s’étaient opposés, avec succès, à un nouvel accord avec Pékin qu’ils trouvaient trop étouffant. Peu après, leurs camarades hongkongais occupaient la rue (les célèbres parapluies) pour refuser, avec moins de réussite, une réforme électorale biaisée dans la «région spéciale» et des atteintes à leurs libertés. En Chine, les tournesols et les parapluies sont les mots de la démocratie, et c’est aussi le vocabulaire de Tsai Ing-wen.

Mais Tsai est femme aussi. Et par son élection, elle tend un miroir, par-delà le détroit, à la moitié soumise du ciel. Elle se souvient que quand Xi Jinping est allé à l’ONU l’an passé pour l’anniversaire de la conférence de 1994 sur les femmes, il faisait au même moment emprisonner des militantes protestant contre les discriminations et les violences liées au sexe. Et maintenant que la politique de l’enfant unique est abandonnée, on fait le bilan de cette effrayante coercition. Elle n’a eu qu’une faible influence sur le taux de natalité, qui a d’autres causes (éducation, travail), et elle a été payée par le massacre de millions de filles, au nom de la préférence accordée aux garçons. Il y a aujourd’hui en Chine 85 femmes pour 100 hommes. Assez encore pour faire une révolution.

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