La chronique

Jusqu’où ira la censure en Europe?

Les mises en garde permanentes contre les amalgames finissent par empêcher toute réflexion sereine et toute action efficace sur les événements graves qui ponctuent l’actualité, s’inquiète Marie-Hélène Miauton, qui cite Elisabeth Badinter

Face aux actes terroristes et autres agressions un peu partout en Europe, il semble que le premier souci des autorités soit d’éviter que les populations autochtones exaspérées condamnent les étrangers dans leur ensemble en raison du comportement répréhensible, voire criminel, de certains d’entre eux. Mais ce propos devient rengaine désormais que chaque semaine apporte son lot d’événements problématiques. Il tourne à l’obsession chez les responsables politiques au point que la population s’indigne de cette nouvelle morale qui détourne l’opprobre des malfaiteurs, sous prétexte que ce sont des musulmans, pour en couvrir iniquement les populations qui en subissent les méfaits.

Bien sûr, l’amalgame est un processus réducteur. Il permet d’attribuer à l’ensemble d’un groupe les traits de caractère ou les comportements de certains individus qui le composent. Il est évident que, même si l’immense majorité des chauffards sont des hommes, on ne saurait dire que tous les hommes sont des chauffards. Pourtant, de tels préjugés sont légion et tous les stéréotypes nationaux en font partie. Les blagues sur la pingrerie des juifs ou sur la sottise un peu naïve des Belges en témoignent. Sans oublier les pauvres blondes! Des phrases telles «les Américains sont de grands enfants» ou «les banquiers suisses sont des voleurs» ou encore «les Méditerranéens sont des machos» relèvent de parfaits amalgames. Les slogans politiques de droite ou de gauche n’y échappent pas puisqu’il est bien connu que les riches accaparent les richesses et que les patrons cyniques exploitent les travailleurs… Ainsi, ce ne sont pas seulement les migrants, ni les personnes noires, ni les musulmans qui sont ciblés et de tels propos ne sont pas forcément signe de xénophobie chez la majorité de ceux qui les profèrent.

Des généralisations parfois entretenues

Il faut donc déplorer qu’après chaque forfait perpétré par des étrangers ou des musulmans, il faille subir une injonction à ne pas stigmatiser, d’autant plus exaspérante qu’elle sous-entend que la population est raciste ou islamophobe, ce qui est un bon exemple d’amalgame! L’irritation vient aussi du fait que le refus des généralisations est à géométrie variable. Dans certains cas, elles sont tolérées si ce n’est entretenues. Par exemple, quand un scandale pédophile éclate dans la communauté catholique, toute l’Eglise est vite suspectée. En France, pays où il a pignon sur rue, nul ne désigne l’anticléricalisme pour ce qu’il est, une offense à la religion chrétienne. Imaginez les anathèmes s’il s’adressait de la même manière aux imams musulmans?

Poussée à bout par cette censure ciblée, Elisabeth Badinter a récemment mis les choses au point lors d’une interview sur France Inter: «On ferme le bec de toute discussion, sur l’islam en particulier ou d’autres religions, avec la condamnation absolue que personne ne supporte: «Vous êtes raciste ou vous êtes islamophobe, taisez-vous!» Et c’est cela que les gens ne supportent plus: la peur, pour des gens de bonne foi, qu’on puisse penser que vous êtes raciste ou antimusulman fait que vous vous taisez. C’est la meilleure arme qu’on pouvait trouver à l’égard des gens de bonne foi.» Emanant d’une femme que nul ne saurait taxer de xénophobie, le propos détonne et situe le niveau de contrainte sociale et de censure politiquement correcte que connaît désormais la France.

Madame Badinter a raison de dénoncer cette atteinte à la liberté d’expression mais il faut aller plus loin et se demander pourquoi les policiers de Cologne ont tenté d’étouffer le drame de la nuit du Nouvel An, tout comme ceux de Stockholm l’avaient fait sur des événements similaires auparavant? Cette volonté désormais patente de minimiser ou de cacher des phénomènes graves est à la fois un déni de réalité, une injure à la raison et une forme de collaboration avec les coupables. Il ne faut pas s’étonner après cela que l’extrême droite gagne des points.

mh.miauton@bluewin.ch

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