Tokyo graphie

Twitter, le Boy Band et la Nation

Les excuses télévisées du boy band japonais SMAP, après une séparation évitée de justesse, ont mis Twitter hors service, lundi dernier. Que raconte cette effervescence nationale et démesurée, se demande notre chroniqueur?

Connaissez-vous le film d’animation «Le Château dans le Ciel»? Ce classique des studios Ghibli est traditionnellement diffusé en début d’année à la télévision japonaise, et il s’est développé à cette occasion un étrange rite numérico-cathartique: lorsque l’un des personnages prononce le mot «balse» (une incantation dans la langue imaginaire de Rapyuta), la nation japonaise empoigne son smartphone et tweete d’un seul geste: «balse». Si bien qu’en 2011 et 2013, deux records mondiaux ont été pulvérisés, à raison de 143 199 gazouillis par seconde. (Comparativement, la naissance du premier enfant de Kate et William enregistrait seulement 25 000 tweets par… minute.)

Sauf que cette année, ce sacre de l’effervescence partagée s’est vu supplanté lundi par un autre événement télévisé: les excuses de SMAP, boy band bientôt trentenaire et véritable institution dans l’Archipel. L’intensité des émois en a carrément mis Twitter hors-service. De quoi ces cinq pré-quadras permanentés s’excusaient-ils? D’avoir risqué une séparation dont les rumeurs ont provoqué une vague d’«anxiété» auprès des fans.

SMAP est la formation emblématique de l’agence Johnny’s, fondée par le richissime octogénaire Johnny Kitagawa. Lorsque la manager actuelle de SMAP, par ailleurs rivale de la nièce de Kitagawa, a tenté de quitter l’agence en emportant SMAP, les «boys» se sont déchirés, avant de finalement décider de tous rester. Ouf.

La pop culture est un prisme fascinant. Aux Etats-Unis, par exemple, la famille West-Kardashian-Jenner donne à voir un paroxysme de suffisance, mais incarne aussi la palette des diversités (raciales, sexuelles, etc). En Suisse, l’une ou l’autre figures de notre Conseil Fédéral s’éprend de karaoké chez Alain Morisod. Et au Japon? L’éclatement tout juste évité d’un boy band institutionnel raconte la priorité donnée à la cohésion et au collectif, l’autorité de l’aîné (Johnny’s) et la portée rituelle de l’acte de contrition.

Tant et si bien que le premier ministre Shinzo Abe, interpellé à ce propos lors d’une session budgétaire, a donné le commentaire suivant: «Comme en politique, un groupe qui dure si longtemps doit sans doute faire face à de nombreux challenges. C’est une bonne chose qu’ils restent ensemble, comme le souhaitent leurs fans.»

De là à dire que la pop culture sert de socle à l’identité nationale, il y a un pas que je ne franchirai pas. Mais tout de même, lundi soir, seul devant ma minuscule télé tokyoïte, une petite voix dans ma tête s’est mise à chanter. «Village au fond de la vallée, Comme égaré, presque ignoré…»

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