Opinion

Islam et laïcité

Pierre Kunz, président de l’Institut national genevois, se demande s’il est raisonnable de juger les mœurs musulmanes à l’aune des nôtres, selon des critères qui prévalent chez nous aujourd’hui, certes, mais souvent depuis si peu longtemps

La laïcité est un instrument au service du «vivre-ensemble, la garantie d’une neutralité de l’Etat à l’égard des pratiques religieuses et de la non-ingérence des religions dans le fonctionnement de cet Etat. Elle ne saurait pourtant fournir à elle seule «la» solution s’agissant de l’intégration de la communauté musulmane au sein de notre société.

Même si l’intégration des 400 000 musulmans de Suisse se présente sous de bien meilleurs auspices que chez nos voisins français, elle n’en reste pas moins une question complexe et émotionnellement très chargée. Les débats, les déclarations à l’emporte-pièce, la surenchère des revendications islamistes et les récupérations politiques qui agitent notre société depuis quelques années en témoignent. Au bout du lac, la présentation par le Conseil d’Etat genevois de son projet de loi sur la laïcité a porté le défi de l’intégration des musulmans sur les devants de la scène médiatique. En conséquence, et c’est heureux, les acteurs politiques, religieux et intellectuels du canton sont désormais forcés de présenter et d’expliquer leurs convictions et leurs idées, plus ou moins bien adaptées aux enjeux.

Les conceptions simplistes des laïcards

Parmi celles-ci figurent en première place les conceptions simplistes des «laïcards» à tous crins qui considèrent la laïcité comme un «examen de passage» nécessaire et suffisant. Selon eux, les musulmans sauront et devront se réformer. Chez nous, à Genève, s’ils entendent participer à la vie du canton, il leur faudra et il leur suffira de se conformer à nos institutions et aux exigences de la laïcité genevoise.

Cette manière d’aborder la question, purement idéologique, fait fi du fait religieux comme réalité sociale et politique. C’est l’idéologie que veulent faire accroire les intellectuels et les politiques «éclairés et progressistes», selon laquelle «la religion comme motivation puissante ou significative des hommes appartient au passé». Ce postulat, de toutes évidences, est incompatible avec la vision du monde des musulmans et avec les coutumes qui guident leur existence individuelle et sociale.

Ce postulat est généralement accompagné chez ses promoteurs du culte des droits de l’homme, dont Pierre Manent dit dans son dernier ouvrage, Situation de la France (éditions Desclée de Brouwer) qu’ils «ont été radicalement séparés des droits des citoyens et qu’ils sont désormais censés se suffire à eux-mêmes, l’institution publique n’étant plus que leur instrument docile». Dans nos sociétés occidentales, selon le philosophe, «tous les composants de la vie sociale et tous les contenus de la vie humaine ont été livrés à l’individu particulier».

L’islam, règle obligatoire des moeurs

Or, même si un certain nombre de musulmans sont en désaccord avec les pratiques de leur religion, notamment au sein des jeunes générations nées dans notre pays, même si d’autres y ont complètement renoncé, il n’en reste pas moins que pour la grande majorité d’entre eux l’islam demeure la règle évidente et obligatoire des mœurs et surtout un projet collectif et participatif. Il n’est donc pas possible, comme le prétendent certains, de faire avec les musulmans ce que les Etats laïques européens, Genève en particulier, ont fait au début du XXe siècle avec le catholicisme, le protestantisme et la religion juive. Contrairement aux catholiques, aux protestants et aux juifs, les musulmans sont en effet «extérieurs» à l’histoire, à la culture européenne et à nos valeurs.

Les musulmans sont là, chez nous, parce que pour une raison ou une autre, d’une manière ou d’une autre, nous les avons accueillis et, au même titre que les autres étrangers, ils sont désormais nos concitoyens. Sauf à vouloir les chasser, si nous entendons concilier la poussée de l’islam en Occident avec l’ambition de les intégrer dans notre société, il nous faut commencer par reconnaître qu’ils ne sont pas «solubles» tels quels dans nos Etats républicains et laïques. Nous devrons dès lors, dit Pierre Manent, «céder, accepter franchement les mœurs des musulmans». Autrement dit, nous serons forcés de faire des concessions que nous préférerions ne pas faire. Néanmoins, dans cette démarche, forts de nos ressources culturelles, morales et spirituelles, nous demeurerons en mesure de contenir ce changement, inévitable, dans certaines limites.

Encourager les musulmans à prendre leur indépendance

Ce sera un compromis qui reposera nécessairement sur deux piliers qui ne peuvent valoir que s’ils sont édifiés ensemble. D’une part nous acceptons et intégrons les musulmans comme ils sont, avec leurs coutumes et leurs mœurs. D’autre part les musulmans se soumettent aux caractères fondamentaux de notre régime, en particulier la démocratie, la laïcité de l’Etat, la prévalence de la loi civile sur toute religion, la tolérance et la liberté absolue de pensée, de croyance et d’expression. Dans ce contexte, il s’agit pour nous d’aider les musulmans installés dans les nations européennes, à prendre, comme les catholiques l’ont fait à l’égard de Rome voici plus d’un siècle, leur indépendance par rapport aux divers pays musulmans qui envoient leurs imams, financent et administrent leurs mosquées. Ils apprendront ainsi à se gouverner et à devenir un partenaire crédible et fiable de négociation pour les autorités du Vieux Continent.

A Genève, des conditions réunies

A Genève on peut penser, sans faire preuve d’un optimisme excessif, que les conditions semblent réunies pour qu’à la fin du travail législatif et réglementaire relatif à la loi sur la laïcité, malgré son caractère sensible, Genève disposera des fondements d’une politique d’intégration de la communauté musulmane clairement balisée. Une politique qui permettra aux musulmans de former une communauté comme les autres dans un canton qui n’est pas musulman. Cela au même titre qu’au nom de la tolérance et des nécessités du «vivre-ensemble» nous reconnaissons les convictions, les coutumes et les mœurs des athées, des juifs, des homosexuels, etc. Et dans cette optique la vraie question n’est pas de se demander si les mœurs de la majorité de notre corps social sont bonnes ou excellentes, elle est de se demander s’il est raisonnable de juger les mœurs musulmanes à l’aune des nôtres, selon des critères qui prévalent chez nous aujourd’hui, certes, mais souvent depuis si peu longtemps.

Publicité