Il était une fois

Le socialisme américain, ou le retour d’Eugene Debs

Depuis les succès d’Eugene Victor Debs en 1912, aucun candidat ne s’était réclamé d’une organisation de caractère social-démocrate, jusqu’à Bernie Sanders

A moins d’une semaine des élections primaires en Iowa, Bernie Sanders, le sénateur socialiste du Vermont, candidat «indépendant» sous les couleurs démocrates, est au coude-à-coude avec Hillary Clinton. Des sondages le donnent gagnant au New Hampshire, le 9 février.

Le mot «socialisme» n’a plus été entendu dans une campagne présidentielle américaine depuis 1956. Cette année-là, le candidat du «Parti socialiste d’Amérique», Darlington Hoopes, n’avait pu compter que sur 2044 voix. Un espace politique avait disparu du champ visible de la politique américaine.

En 1912, Eugene Victor Debs avait amené près d’un million de voix (6%) au Parti socialiste sur un programme où se retrouvaient syndicalistes, immigrants et réformateurs. Fils de parents alsaciens émigrés aux Etats-Unis, Debs avait fondé le syndicat des cheminots et s’était retrouvé en prison en 1894 pour sa participation à la grève dans l’entreprise de construction des wagons Pullman à Chicago. Il y avait lu Karl Marx et en était sorti socialiste. Il avait de nouveau été emprisonné en 1919 pour son opposition à la participation des Etats-Unis à la Première Guerre mondiale. Déchu de ses droits politiques, il s’était porté candidat à l’élection présidentielle de 1920 depuis le pénitencier fédéral d’Atlanta. Il avait obtenu 920 000 voix, le deuxième meilleur score historique du Parti socialiste. Le président Waren G. Harding l’avait gracié l’année suivante.

Le pasteur Norman Thomas prenait la relève et se présentait à la présidence au nom du Parti socialiste en 1928: petit score, 265 583 voix. Il recommençait en 1932, en pleine dépression, et cette fois frôlait les 900 000 voix. Mais de profondes dissensions étaient survenues dans son parti au sujet de la révolution russe et du socialisme qu’elle était censée promouvoir. La gauche était divisée entre les communistes prosoviétiques et les diverses nuances du socialisme démocratique sur ce qui convenait le mieux aux Etats-Unis. En 1948, les scores électoraux de Thomas étaient devenus insignifiants. Au contraire de son programme, dont de nombreux éléments avaient été repris dans le New Deal de Franklin Roosevelt à partir de 1933. La question de la guerre avait ajouté aux désaccords. Thomas s’était opposé à la participation des Etats-Unis au second conflit mondial. Il avait changé d’avis après Pearl Harbour, mais n’avait pas été beaucoup suivi au sein de son parti.

Après le lamentable résultat de Darlington Hoopes en 1956, le Parti socialiste changea de stratégie électorale. Sous l’impulsion de Max Shachtman, qui l’avait rejoint avec sa «Ligue socialiste indépendante», il se rapprocha du Parti démocrate, avec lequel il s’allia pour assurer le succès de ses figures les plus éligibles aux différents niveaux de la vie politique américaine. Mais la guerre, encore une fois, le déstabilisa. Les partisans de l’intervention militaire au Vietnam changèrent son nom pour l’appeler «Sociaux-
démocrates USA», tandis que les opposants se dispersaient en plusieurs organisations, l’une d’elles, minuscule, maintenant l’appellation de «Parti socialiste des Etats-Unis». Dans les années 1980, la figure rassembleuse et charismatique de Michael Harrington permettait la recomposition d’une organisation de caractère social-démocrate, les «Socialistes démocrates des Etats-Unis», qui joue son rôle à la gauche du mouvement libéral américain.

Bernie Sanders en est membre. Il est un habitué des élections: deux tentatives manquées pour la place de gouverneur du Vermont; une, réussie à 10 voix près en 1981, pour la mairie de Burlington, où il est resté dix ans; deux pour un siège à la Chambre des représentants, gagné en 1990, et une pour le Sénat, où il a été élu en 2006 avec l’appui du Parti démocrate, dont il n’est pas membre.

Un grand portrait orne son bureau du Sénat, celui d’Eugene Victor Debs, le grand Ancien baptisé du double prénom de l’Eugène Sue des Mystères de Paris et du Victor Hugo des Misérables.

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