Tokyo graphie

Panique robotique et révolution des émotions

Au Japon, des robots tiennent compagnie aux aînés dans certains homes. Est-il raisonnable de déléguer ainsi des tâches à caractère relationnel? Et si la rencontre avec les machines constituait une opportunité plutôt qu’une menace?, se demande notre chroniqueur

Depuis quelque temps, je récolte toutes sortes d’articles sur les robots. Magazines, dépêches, blogs, en français, en anglais ou en japonais… Ils encombrent mon browser et jonchent la table du salon. Collection.

Revue de presse? Les machines vont nous voler nos jobs et nous piquer nos amants, elles vont faire la guerre et jouer les surveillants, entraîner la déflation et éteindre nos émotions. Panique robotique.

Comprenez-moi bien. Je ne dis pas que ces craintes sont infondées. Mais je dis que, dans une majorité des papiers, la formulation et la circularité du propos cadenacent le lectorat dans une posture de réaction, tandis que s’amorce une «quatrième révolution» dont on connaîtrait déjà l’issue. Devant la menace synthétique, courage, tremblons.

Depuis peu, une nouvelle thématique émerge: celle du travail émotionnel et des soins prodigués par des machines. Au Japon, des robots (le phoque Paro, les androïdes Pepper ou Nano) sont mis à l’œuvre dans des homes pour tenir compagnie aux aînés. Est-il raisonnable de déléguer ainsi des tâches à caractère relationnel et affectif? Slate évoque le risque d’une «atrophie émotionnelle massive». Un journaliste du Financial Times grimace à la vue de son fils jouant avec Pepper. Et le Guardian, dans un long article sur la possibilité de rapports sexuels avec des robots, évoque une course perdue d’avance. Doit-on craindre l’avènement de machines sensibles et interactives?

Il me vient à l’esprit l’analogie avec la montée en puissance des réseaux sociaux, et la frénésie médiatique qui lui a fait écho. Non, Facebook ne nous a pas rendus asociaux. Et, malgré Tinder, des couples continuent à perdurer. Nous n’avons pas cessé d’avoir des relations; simplement ces relations prennent des formes différentes, et se déploient selon des modalités nouvelles.

Il en ira de même, je crois, avec la robotique affective. Ce n’est pas notre capacité émotionnelle que la robotique va remettre en cause. C’est la notion d’émotion elle-même qui va s’en trouver redéfinie. Cette idée a quelque chose d’effrayant. Elle est aussi riche d’opportunités. Se confronter aux machines sociales, c’est pouvoir faire l’expérience d’une altérité inédite, c’est mobiliser de nouvelles ouvertures, de nouvelles adaptabilités, c’est cultiver davantage de perméabilité et de disponibilité à des réseaux d’objets, de présences, de consciences.

Ne fermons pas la porte aux machines avant même de les avoir rencontrées. Et, par-là même, faisons en sorte d’exiger une relation fondée dans le respect, l’éthique et la qualité.

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