Opinion

La spéculation pure sur les denrées alimentaires parasite l’activité économique

Samuel Bendahan, docteur en sciences économiques de HEC Lausanne et député socialiste vaudois, estime que l’initiative contre la spéculation sur les denrées alimentaires propose une certaine éthique financière et valorise de ce fait celles et ceux qui apportent de la valeur à notre société

Pensez-vous que l’activité financière est néfaste, quelle qu’elle soit? Pensez-vous au contraire qu’elle ne doit jamais être réglementée car elle ne fait que du bien? Si vous répondez oui à l’une de ces questions, cet article n’est pas pour vous. Si, comme beaucoup d’économistes, vous pensez que les instruments financiers peuvent être utiles, mais que pour cela il faut qu’ils permettent de créer de la valeur, alors vous pourrez comprendre ce que vise vraiment l’initiative contre la spéculation sur les denrées alimentaires.

La finance créatrice de valeur

Dans notre système, la finance est souvent nécessaire pour permettre de créer de la valeur. Bien sûr, on peut toujours penser, et c’est mon cas, qu’il y a une manière plus juste d’organiser la société. Toutefois, si vous voulez produire quelque chose d’utile, il faut un financement, et parfois il faut aussi des assurances. C’est là que des investisseurs ou des financiers peuvent vous permettre de vous lancer dans une activité que vous ne pourriez faire sinon. L’investisseur vous prête de l’argent, il vous connaît, vous fait confiance, prend un risque, et profite de votre succès. L’assureur peut aussi vous protéger contre un risque, en prenant une petite prime. Ces deux types d’activités sont donc fondamentaux. Le problème, c’est lorsque des acteurs pervertissent ces outils et réussissent à gagner des sommes considérables d’argent, sans apporter de valeur à qui que ce soit, parfois en quelques fractions de secondes.

L’exemple de l’assurance incendie

Pour comprendre la différence entre un outil financier utile et un parasitage, prenons l’exemple de l’achat d’une maison. Personne ne conteste le fait que vous assuriez votre maison contre les incendies. L’assureur, lui, encaisse une prime et vous protège contre le risque du feu. C’est une activité financière utile. Imaginez maintenant qu’un spéculateur achète lui aussi cinq exemplaires d’assurance-incendie sur votre maison. Si votre immeuble brûle, il touche cinq fois sa valeur, comme s’il avait gagné au casino. Le produit financier, l’assurance, est exactement le même, mais il n’est pas utilisé de façon utile. Le spéculateur a maintenant intérêt à ce qu’il vous arrive malheur. Il faut permettre l’assurance incendie, mais pas autoriser quelqu’un d’autre que vous à assurer votre propre bien plusieurs fois, juste dans l’espoir qu’il brûle.

Réguler la partie inutile

Le texte de l’initiative fonctionne de la même manière: il interdit l’utilisation d’instruments financiers à but purement spéculatifs sur les denrées alimentaires. Il permet explicitement les contrats à terme et les produits financiers utiles, et n’interdit évidemment pas l’investissement, ni le négoce. C’est une coupe chirurgicale ciblée sur une utilisation abusive d’instruments financiers, qui maintient tout ce qui peut être utile.

Tout gain n’est pas bon

Certains prétendent que la spéculation n’a pas d’influence sur les prix, mais c’est évidemment impossible. Puisque les spéculateurs gagnent de l’argent, parfois très vite, il faut bien que quelqu’un paie cette somme. Comme le spéculateur qui achète et revend un produit structuré très rapidement ne produit rien, c’est un producteur (ou un consommateur final) qui paie le prix. Il est vrai qu’il devient de plus en plus difficile d’en parler, mais nous ne sommes pas seuls au monde. Il serait effroyable que les plus riches financiers puissent encore s’enrichir sur le dos de personnes qui dans de nombreux pays du monde souffrent au quotidien en remplissant nos assiettes, parfois sans même avoir les moyens de se nourrir de ce qu’ils fabriquent. Il faut soutenir l’initiative car elle propose une certaine éthique financière et valorise de ce fait celles et ceux qui apportent de la valeur à notre société.

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