Editorial

Une déchéance de nationalité qui ne règle rien

Comment ne pas s’interroger sur la nécessité d’une réforme de la loi fondamentale pour «constitutionnaliser» le recours à l’état d’urgence, alors que les mesures d’exception sont à l’évidence adéquates pour faire face aux menaces terroristes?

Les symboles ont leur importance, surtout lorsqu’ils touchent à l’identité et à la cohésion d’un pays blessé dans sa chair. Le fait que trois quarts des Français, selon les sondages, soient favorables à la déchéance de nationalité pour les individus jugés coupables «d’atteintes graves à la vie de la nation» comme le propose le gouvernement dans l’article 2 de son projet de réforme constitutionnelle présenté vendredi aux députés, n’est donc pas surprenant. Imaginer que des jeunes français, souvent nés dans l’hexagone, puissent tuer d’autres français au nom d’une idéologie meurtrière nourrie et manipulée de l’extérieur suscite naturellement la colère, et l’empathie envers des solutions simples, drastiques et radicales.

Le problème est que depuis le 13 novembre et l’instauration pour trois mois de l’état d’urgence, le débat politique hexagonal a fini par dérailler et devenir incompréhensible, surtout vu de l’étranger. Comment ne pas s’interroger sur la nécessité d’une réforme de la loi fondamentale pour «constitutionnaliser» le recours à l’état d’urgence, alors que les mesures d’exception – dont la prorogation va être demandée par l’exécutif la semaine prochaine – sont à l’évidence adéquates pour faire face aux menaces terroristes? Comment ne pas être perplexe devant les multiples formulations et reformulations de la proposition de déchéance de nationalité pour, finalement, la faire entrer dans le texte discuté par les députés, puis les sénateurs, alors que son ampleur sera de toute façon limitée, et que les multiples recours possibles, y compris au niveau de la Cour européenne des droits de l’homme, ouvriront d’interminables querelles juridiques?

Lire aussi: Une réforme constitutionnelle bien mal entamée

La vérité est que François Hollande et Manuel Valls ont abouti, trois mois après les tueries, à réveiller les soupçons d’exploitation politique, et à créer un écran de fumée institutionnel qui finit par masquer les raisons de l’engouement djihadiste, et les défis socio-économiques posés par l’islam radical dans un pays où vivent cinq à six millions de musulmans. Les incantations républicaines entendues hier à l’Assemblée nationale donnaient l’impression que «la menace terroriste inédite, globale et durable» décrite par le premier ministre français peut être vaincue dans l’hémicycle, à coups de formules ciselées pour satisfaire la gauche comme la droite. Erreur. La déchéance de nationalité ne réglera rien, et la réponse à ce fléau, en ces temps de dramatiques convulsions migratoires, exige bien plus qu’une union nationale de circonstance, à un an et demi des présidentielles. Elle requiert au contraire, loin des anathèmes, l’application efficace, mesurée et patiente des lois en vigueur sur le terrain. Pour débusquer les suspects et les coupables. Mais aussi aider et épauler les victimes de toutes ces communautés qui font et feront demain la France.

Publicité