Ma semaine suisse

Une stratégie, une stratégie !

Les concessions que Bruxelles semble sur le point d'accorder à Londres pour éviter un Brexit sont-elles vraiment un bon signal pour la Suisse?

Peut-être que, pour avancer dans la vie, chacun de nous a besoin d'une petite dose d'illusion volontaire. Un besoin de se raconter des histoires. Ainsi, au lendemain de l'annonce des concessions que l'UE serait prête à offrir au Premier ministre britannique David Cameron, il s'est trouvé bien des observateurs et commentateurs pour estimer que «le frein d'urgence» accordé à Londres plaçait Berne dans une position de force.

Les Européens ne sauraient refuser à la Suisse ce qu'ils sont prêts à concéder aux Britanniques. Les négociateurs suisses auraient ainsi de bons espoirs d'obtenir la clause de sauvegarde espérée pour mettre en application l'article constitutionnel 121a «contre l'immigration de masse» .

Curieusement, le ministre suisse des Affaires étrangères, Didier Burkhalter, se montrait beaucoup plus circonspect le soir-même lors de l'émission Forum de RTS. Sans doute qu'au fond de lui-même, il était  un peu déçu du peu de choses que David Cameron était parvenu à arracher aux Européens. Ce qui se révèle, c'est l'échec de la stratégie attentiste du Conseil fédéral.

Certes, les diplomates suisses sont assurés de ne pas revenir de Bruxelles les mains vides, une fois le référendum britannique passé à la trappe de l'histoire. Mais quoi qu'ils obtiennent, cela ne pulvérisera pas l'obstacle: comment limiter l'immigration sans blesser la relation avec l'UE. C'est à Berne et non à Bruxelles que se trouve le noeud du problème. C'est des Suisses eux-mêmes et non des Européens que doivent venir les solutions. Or, en tardant dans l'espoir d'obtenir de l'UE des concessions que l'on savait hors d'atteinte, le Conseil fédéral n'a rien entrepris de sérieux pour apaiser les craintes de la courte majorité du 9 février 2014.

Le «frein d'urgence» obtenu par David Cameron, qui semble le maximum accessible aux Suisses, ne sera d'aucune efficacité pour limiter l'immigration ici. En Grande-Bretagne, il ne pourrait être actionné «qu'en cas de situation exceptionnelle d'une telle ampleur qu'elle affecte les aspects essentiels du système de sécurité social». Il permettrait de bloquer le versement des allocations sociales aux nouveaux arrivants européens durant les quatre premières années de leur séjour.

Son efficacité indirecte sur le niveau d'immigration est mise en doute. D'une part, contrairement aux exigences de l'initiative de l'UDC, il ne fixe aucun plafond ni contingent. D'autre part, son déclenchement n'est pas à la libre disposition de Londres, mais devrait dépendre de critères précis élaborés par Bruxelles.

Les nouveaux arrivants européens en Suisse viennent d'abord et essentiellement pour trouver un emploi, pas pour bénéficier des aides sociales. Même si le nombre de chômeurs étrangers en Suisse est de plus du double de celui des nationaux, les groupes de métiers exercés et les déficiences linguistiques en sont la première cause. De plus, le frein ne pourrait vraisemblablement pas s'appliquer à l'assurance-chômage financée par les contributions des employeurs et salariés. D'ailleurs le conseiller national UDC Thomas Aeschi, président de la délégation UE-AELE, relevait cette semaine que la concession faite à David Cameron ne permettrait en rien de réduire le nombre d'immigrants en Suisse. «Un gadget !» estime même l'opposition britannique.

S'il veut rendre crédible sa volonté de maîtriser l'immigration et ainsi gagner un référendum déjà annoncé, le Conseil fédéral aurait intérêt à retrouver une stratégie plus convaincante. Et mettre fin aux illusions.

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